Véganisme : «Réunir tant de clichés en si peu de lignes est un exploit»

Par Aymeric Caron, Journaliste, écrivain, porte-parole du Rassemblement des écologistes pour le Vivant (REV) en réponse aux auteurs de la tribune publiée lundi dans «Libé».

Chers Paul, Frédéric et Jocelyne,

Vous avez fait fort. Réunir en si peu de lignes tous les clichés, mensonges et archaïsmes véhiculés depuis des années contre les végans par les lobbys pro-viande est un exploit qui mérite d’être salué. Le véganisme apparaît dans votre tribune comme «un monde terrifiant», «dangereux», qui «menace de nous faire perdre notre humanité» et nous «condamne à la disette». Et nous, les végans, serions «les idiots utiles du capitalisme», accusation pour le moins étrange puisque la philosophie du véganisme est contraire à la logique néolibérale qui repose à la fois sur le consumérisme et sur l’exploitation des plus faibles. Pour atténuer vos angoisses, sachez d’abord que le véganisme ne provoquera pas de famine. Au contraire. Il faut actuellement entre trois et treize calories végétales pour produire une seule calorie animale. Aujourd’hui, plus des trois quarts des terres agricoles de la planète sont consacrés au bétail, que ce soit pour leur nourriture ou pour le pâturage. Alors que la population mondiale a doublé ces quarante dernières années, l’alimentation végétale apparaît comme le seul moyen raisonnable de nourrir l’humanité. Faut-il par ailleurs rappeler les dégâts environnementaux causés par les élevages – pollution des sols, production de gaz à effets de serre, destruction des forêts ? A l’heure de la lutte contre le réchauffement climatique, la fin de la viande apparaît comme une nécessité participant à la survie de l’espèce humaine, et non à sa destruction.

Vous vous inquiétez également de l’apparition prochaine de viandes artificielles à base de «cellules musculaires de poulet, de bœuf ou de porc», bourrées d’antibiotiques et d’hormones, preuve selon vous de la collusion entre végans, Gafa et fonds d’investissement. Je ne comprends pas ce que viennent faire les antibiotiques dans cette histoire mais rassurez-vous, nous n’en sommes pas là, et je doute que les produits que vous décrivez, s’ils voient le jour, connaissent un grand succès parmi les végans qui s’en passent très bien aujourd’hui. Contrairement à vos affirmations, nous ne mangeons d’ailleurs pas plus de produits transformés que les autres, au contraire. Nous trouvons tous les nutriments dont nous avons besoin, notamment les protéines, dans les légumineuses, les légumes verts, les céréales et les fruits. Et nous nous portons très bien, merci pour nous ! «Quelle est la responsabilité des légumes dans la bonne santé des végétariens ?»demandez-vous. On la connaît pourtant, preuves scientifiques à l’appui, tout comme on connaît la responsabilité de la viande dans certains cancers et maladies cardio-vasculaires. Une étude de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) nous le rappelait en 2015.

Mais le meilleur passage de votre tribune concerne le sort des animaux d’élevage. Selon vous, ils sont heureux et reconnaissants d’être tués par nos soins. Vous en êtes sûrs, ils vous l’ont dit : «Depuis 12 000 ans,écrivez-vous, nous travaillons et vivons avec des animaux parce que nous avons des intérêts respectifs à vivre ensemble. […] Ainsi est-il probable qu’ils ne demandent pas à être « libérés ». Ils ne demandent pas à retourner à la sauvagerie. […] Ils demandent à vivre avec nous.» Il faut une sacrée mauvaise foi pour oser affirmer que les vaches, les cochons ou les poulets que nous envoyons à l’abattoir ont les mêmes «intérêts» que nous dans la relation que nous leur imposons et qu’ils se satisfont de leur sort. La grande majorité d’entre eux ont été élevés dans des conditions lamentables, sans liberté de mouvement, en ayant subi des mutilations à vif dès le plus jeune âge. Dès qu’ils sont assez gras pour satisfaire nos estomacs, ou dès qu’ils ne sont plus assez productifs, ils sont exécutés. Quelle reconnaissance pourraient-ils bien nous manifester ? Un cochon tué à 6 mois alors qu’il aurait pu vivre 15 ans doit-il vraiment nous dire merci ? Si l’on vous trucidait dans une ruelle, remercieriez-vous votre assassin ?

Dans votre tribune, vous oubliez l’essentiel : pas un mot sur l’antispécisme, dont découle pourtant le véganisme. Si les végans ne mangent plus d’animaux, ni de produits issus de leur souffrance, c’est, pour beaucoup d’entre eux, en raison d’une cohérence éthique. Les végans posent une question très simple, que vous évitez soigneusement : pourquoi serions-nous autorisés à ôter inutilement la vie à des êtres sensibles, intelligents, sociaux, qui ne demandent qu’à poursuivre leur existence, comme chacun d’entre nous ? Epargner des innocents et en prendre soin ne peut nuire à notre humanité. Bien au contraire, c’est le seul moyen de la renforcer.

Salutations antispécistes.

lien dans le journal Libération

5 Commentaires sur “Véganisme : «Réunir tant de clichés en si peu de lignes est un exploit»

  1. Florian says:

    Bonjour,

    Merci de votre pertinence, comme d’avoir lancé ce mouvement biocentriste parlant de fin programmée de la viande. J’espère que vous conserverez ce courage sur la surpopulation…
    Bon courage en tout cas.

  2. JL says:

    Bonjour, j’aurais une question sûrement des plus naïves mais je vous la pose quand même. J’ai 15 et la politique, votre parti, vos idées me parlent beaucoup et j’en parle à mon père. Notamment, j’ai abordé avec lui, un jour, la question de la viande et de l’élevage du bétail, qu’Aymeric Caron évoque dans son livre Utopia XXI (je précise, que je ne l’ai pas encore fini ; dites-moi, s’il y répond vers la fin, ou pas). Bref, lorsque je lui ai dit qu’il va falloir que l’on arrête de manger de la viande, que l’on arrête d’élever du bétail pour notre consommation, il m’a posé plusieurs questions auxquelles je n’ai su répondre et que je vais vous poser : Comment vont faire les agriculteurs pour vivre décemment avec un travail déjà très dur si on leur enlève les revenus que leur apporte l’élevage ? Que ferons-nous des animaux que l’on ne tue pas (je veux dire, quel futur leur réservons-nous ?) ? De plus, mon père m’a dit que les animaux ont l’avantage de produire, comme tous les animaux, des excréments, que les agriculteurs se servent, le fumier aidant les plantes à se développer. Si l’on n’élève plus d’animaux, si les agriculteurs n’ont plus de fumier, comment feront-ils ? Si on leur interdit, et à juste titre, les pesticides et autres produits chimiques, et si on leur interdit l’élevage qui leur donne le fumier, comment vont-ils faire pour produire leur agriculture ?
    Merci par avance de vos réponses.
    PS : la réponse est-elle dans le livre Antispéciste de Caron ? Je n’ai eu pour le moment l’occasion de le lire

    • Stéphane says:

      Bonjour,
      Quelques éléments de réponse qui n’engagent que moi ^^ :
      – Comment vont faire les agriculteurs pour vivre : c’est dans le livre. La rémunération ne dépend pas directement du travail mais de l’implication dans la société. Nous aurons toujours besoin des agriculteurs pour les cultures, l’entretien de nos paysages… et beaucoup moins besoin d’éleveurs d’animaux
      – Que ferons nous des animaux qu’on ne tue pas : la même chose qu’avec nos chats et chiens ^^ On n’aurait pas besoin d’autant d’animaux dits « de rente » concentrés dans des camps appelés élevages…
      – Comment faire sans fumier : le fumier est utilisé en tant qu’engrais. Il est tout à fait possible et même plus fréquent de faire de l’engrais avec du végétal ! On aura toujours des animaux producteurs d’excréments pour compléter (1er producteur : le bipède humain)
      – Interdiction des pesticides : avec moins d’animaux (non humains) à nourrir, moins besoin d’une agriculture intensive et possibilité de revenir à des méthodes traditionnelles.

  3. Sandro Rato says:

    L’éternelle question est : pourquoi s’en prendre à nous ?! Nous partageons avec ces intellectuels au moins une chose; la volonté de voir s’éteindre l’élevage intensif. Ne serait-il pas plus sage de plaider en premier lieu pour un rassemblement entre welfaristes et abolitionnistes plutôt que de vouloir exclure d’emblée les antispécistes du débat ?! La semaine dernière encore, mon professeur de géographie, qui est pourtant loin d’être anti-écologiste et pour la souffrance animale, a affirmé en public que je partageais le même régime alimentaire qu’Hitler, je trouve ces réactions encore plus décevantes que celles provenant de ceux qui défendent le modèle d’exploitation actuelle !

  4. Malika Jeraifi-Bourgeois says:

    Premiers pas….ENFIN! nous avançons pour les animaux! Quel bonheur et quel travail! Merci à vous Aymeric, grâce à des gens comme vous, nous y arriverons. J’ai toujours estimé que tout être mérite la vie, la liberté et choisir sa vie, sans subir les diktats d un autre être. L’antispecisme incluant inéluctablement le véganisme est le plus grand respect de l’Humain envers l’Autre. JMvegan

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