Témoignage d’Elsa Sempey, écrivain pour la REV

Le feu a fait la une. En 2019, l’Amazonie, l’Australie, la Sibérie, l’Afrique subsaharienne entre autres zones du globe ont subi les ravages des flammes. Les médias en ont parlé, surtout de l’Amazonie, un peu de l’Australie, pas vraiment du reste. Ont été évoqués les chiffres terrifiants d’animaux et d’arbres disparus, d’écosystèmes anéantis, la faune et la flore à genoux, des milliards d’individus partis en fumée de l’une des manières les plus atroces qui soient.

On a pu ainsi commencer à se poser des questions. Pourquoi des feux si immenses, ingérables ? Pourquoi tous en même temps ? Que pouvons-nous faire ? Quelles seront les conséquences pour la biosphère ? Des questions ramenant toujours ou presque à deux origines : la hausse des températures et les feux agricoles volontaires. Si l’exploitation animale est le principal émetteur de gaz à effet de serre, la forêt libre et vivante est, avec ce qui résiste encore de l’océan, ce qui l’absorbe. Alors que tous les voyants sont au rouge, on peut sans peine s’interroger sur la légitimité de la déforestation, de l’usage unique, de la production de céréales et légumineuses à destination animale, du « traitement » des déchets et de leur existence, du viol incessant des océans, de la pollution généralisée, du déclin exponentiel de la vie sauvage au service de notre industrie galopante.

Eh bien, pas plus loin que chez nous, la PAC subventionne des exploitants bovins et ovins lorsqu’ils mettent le feu aux montagnes, activité qui se veut en théorie héritière des traditionnels « feux pastoraux » que pratiquaient les anciens afin de créer des zones de pâturage, du temps où elles retrouvaient vie rapidement. Or, non seulement la majorité des exploitations sont aujourd’hui intensives et la plupart des animaux encore visibles restent proches des fermes, mais de plus les jeunes lanceurs de feux sont loin d’avoir les connaissances requises pour les maîtriser, ce qui donne lieu à des « débordements » et « accidents » réguliers. Et tenez-vous bien : souvent chasseurs aussi, certains d’entre eux attendent même en bordure des feux avec leur fusil pour tirer sur tous ceux qui tentent d’échapper aux flammes.

En plus d’avoir déjà perdu une immense partie de la forêt originelle, aujourd’hui les montagnes basques deviennent des monts chauves. Des guirlandes de feux se superposent la nuit à perte de vue, pour des lendemains fumants qui déchantent. La croûte terrestre continue de brûler en silence sous les troncs nus anthracite et les végétations devenues brunes, et les particules de pollution émanant des feux sont relevées jusqu’à Bordeaux. En hiver 2019, j’y étais. La vision était apocalyptique, et les pompiers, eux, semblaient impuissants au bout du fil. En bourdonnements et chants d’oiseaux, chaque été s’est un peu plus engouffré dans le silence.

Pour rester dans l’air du temps sans doute, en cette période nouvellement entamée, on annonce particulièrement beaucoup de feux, contrairement à l’automne 2019 et à l’hiver 2020 précédant le confinement, qui ont été marqués par des précipitations exceptionnelles. Cette fois-ci la “saison” n’était pas encore ouverte qu’en septembre dernier les premières flammes ont déjà sévi en Vallée d’Aspe, rasant même un tronçon du GR10 en Ossau, et la période se voit prolongée d’un mois pour finir le 30 mars 2021. Faudrait-il donc finir par croire que le but de la collaboration entre la PAC et ceux qu’elle nourrit serait de contribuer à l’effondrement de la biodiversité et à l’effet de serre ? Exploiter à mort des vies innocentes pour leur lait et leur viande ne leur suffirait donc même pas ? Malgré les efforts d’associations comme Su Aski (“halte aux feux” en basque) pour veiller au respect de la réglementation et appeler à l’alternative, on attend toujours les explications.

La vie anéantie par nos propres soins, ici comme ailleurs, n’est autre que le reflet du suicide collectif qu’on accepte d’imposer.

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