NUCLÉAIRE : et si on on appuyait enfin sur le bouton… «STOP» ?

Par Valérie Manuelli-Chauvin, adhérente REV région PACA

Avec 19 centrales totalisant 58 réacteurs, la France se hisse au deuxième rang mondial des pays producteurs d’électricité nucléaire, juste après les États-Unis. Et elle caracole en tête du classement si l’on rapporte son parc nucléaire à sa superficie et à sa population. Les USA font en effet pâle figure avec «seulement» 99 réacteurs – bien moins du double de l’Hexagone – pour un territoire 17 fois plus vaste et un nombre d’habitants près de cinq fois supérieur.  

Aucun responsable politique, à ce jour, n’a eu le courage de sonner le glas de ce qu’il faut bien qualifier de folie, et de réformer totalement notre système énergétique en développant les infrastructures produisant de l’électricité verte, jusqu’à ce qu’elles couvrent l’intégralité de nos besoins. 

Cette transition, qui n’est que paresseusement amorcée, serait pourtant grandement salutaire pour l’environnement et le Vivant. Et constituerait la moindre des politesses à l’égard des générations futures si nous ne voulons pas leur léguer une planète radioactive…

Des centrales obsolètes et de nouveaux équipements en panne

Déployé dans les années 70 en marge du premier choc pétrolier, le nucléaire fait alors figure de panacée énergétique dont la France use avec frénésie, sans en repérer les failles et sans en anticiper les inconvénients.  Mais ça, c’était avant… Avant Tchernobyl, avant Fukushima, avant les milliers d’accidents survenus dans le monde et les centaines de catastrophes évitées in extremis, avant la contamination de l’eau et de l’air, avant l’amoncellement de plusieurs tonnes de déchets radioactifs inaltérables dont le pays ne sait que faire… si ce n’est les ensevelir comme un meurtrier enterre le corps de sa victime dans les bois. 

C’était avant et nous sommes après. A l’heure des prises de conscience, de l’urgence absolue pour la planète, de la vitale nécessité d’un changement de paradigme. La sortie du nucléaire s’apparente de plus en plus à une sortie de secours vers laquelle, pourtant, nos dirigeants ne se précipitent pas, y allant même souvent à reculons. Emmanuel Macron s’était engagé à ramener sa part à 50 % – contre 75 % aujourd’hui – à l’horizon 2025… avant de décréter que l’objectif n’était pas atteignable. 

Son prédécesseur François Hollande avait promis l’arrêt définitif de Fessenheim, la doyenne de nos centrales, durant son quinquennat… sans tenir parole. L’usine fonctionne toujours et vient de «fêter» ses 40 ans d’exploitation (sachant que les centrales françaises ont été conçues pour durer 30 ans). Le grand Manitou – alias EDF – conditionne sa fermeture à la mise en service de l’EPR (réacteur de 3ème génération) de la centrale de Flamanville (Manche). Le problème est que ce réacteur, censé être opérationnel en 2012, a été frappé par une telle succession de défauts de fabrication et d’avaries que – six ans et 11 milliards d’euros plus tard – il est toujours HS et qu’on ne prévoit pas sa mise en service avant 2020… scénario presque optimiste au regard des déboires subis par son alter ego finlandais dont le démarrage est ajourné depuis 12 ans pour des raisons technologiques et sécuritaires !!! 

Un parc nucléaire décrépit avec tous les risques que cela comporte. De nouveaux équipements high tech ruineux qui ne fonctionnent pas et dont la déficience diffère de plusieurs années la fermeture d’une centrale obsolète. Voilà le portrait du nucléaire en France. Une impasse, une aberration, un fiasco. 

Nucléaire : le piège abscons

La nucléarisation d’un pays est la plus dramatique illustration du fameux «piège abscons», cette situation irrationnelle qu’on s’obstine à trouver pertinente parce qu’il est trop compliqué d’en sortir. Cette erreur funeste qu’on refuse d’admettre parce qu’elle semble impossible à corriger. Ce délire qu’on pare de tous les attributs de la sagesse car c’est intellectuellement plus confortable.  

Il en faudra du courage et de l’abnégation à celle ou celui qui osera dire STOP, qui   abandonnera une filière dans laquelle la Nation a investi 170 milliards d’euros depuis ses débuts (recherche, construction des réacteurs et retraitement des déchets), dans laquelle elle injecte 3,7 milliards annuels de frais de maintenances depuis 2003, et qui emploie des dizaines de milliers de personnes.

Il en faudra de la bravoure et de la détermination pour s’atteler au démantèlement des centrales quand on connaît la durée (au moins 20 ans), le coût (75 milliards, chiffre avancé par EDF et considéré comme sous-évalué) et les risques d’un tel chantier. Il en faudra de la témérité pour affronter un lobby omnipotent. 

Ce n’est toutefois pas en procrastinant qu’on réglera le problème. Or, le divorce entre la France et l’atome n’est pas à l’ordre du jour, le calendrier de fermeture des centrales n’étant même pas fixé. C’est plutôt un renouvellement des vœux qui s’annonce avec le projet de «grand carénage», chantier titanesque de rénovation et de modernisation du parc nucléaire destiné à prolonger sa durée de vie.

Un impact dramatique sur l’eau

Les partisans du nucléaire continuent de vanter ses mérites, y compris sur le plan écologique, en avançant l’innocuité de cette énergie sur le réchauffement climatique. Il est exact qu’une centrale n’émet pas de gaz carbonique et ne participe donc pas à l’effet de serre. Elle n’en reste pas moins un puissant écocide qui impacte l’eau de façon désastreuse et génère des tonnes de déchets toxiques indestructibles.

Une centrale se situe toujours à proximité d’une mer ou d’un fleuve, dont l’eau est utilisée dans les circuits de refroidissement des réacteurs puis rejetée dans son bassin naturel… agrémentée de plusieurs degrés. Or, ce déversement d’eau chaude perturbe les écosystèmes aquatiques. Il favorise la prolifération d’algues et est susceptible d’interrompre la migration de poissons tels que la truite ou le saumon, qui n’apprécient guère de nager dans une étuve.

La situation est encore plus alarmante lors des épisodes estivaux de sécheresse et de canicule (dont les climatologues nous annoncent qu’ils seront désormais la norme). Alors que le débit des fleuves est restreint et la température de l’eau déjà élevée, EDF obtient systématiquement des dérogations pour dépasser le seuil thermique autorisé, pouvant rejeter des eaux à 30°. Et, afin que leur précieux «liquide de refroidissement» ne devienne pas un foyer de prolifération bactérienne, l’entreprise est également habilitée à épandre des quantités massives de produits chimiques, notamment du chlore, dans les fleuves et rivières. Les hôtes de ces lieux apprécient moyennement…

Sans compter que la proximité d’un cours d’eau peut susciter bien des tentations chez les pollueurs, comme celle de s’en servir discrètement de poubelle… Un exemple (probablement parmi tant d’autres) : en 1980, un accident de niveau 4 survient à la centrale de Saint-Laurent des eaux (Loir & Cher). Le réacteur en surpuissance est arrêté avant d’exploser, mais la fusion du chœur a généré une grande quantité de  déchets de plutonium dont EDF ne sait que faire… jusqu’à ce que la solution soit trouvée : on balance tout dans la Loire, ni vu ni connu. 

Ce n’est que 35 ans plus tard que, dans le cadre d’une enquête de «Spécial Investigation», l’ancien directeur d’EDF confessera ce crime de lèse-environnement, tout en le qualifiant de «pas bien grave» (1).

Des déchets radioactifs pour des millénaires

Le nucléaire, c’est aussi 1,54 millions de mètres cubes de déchets radioactifs (fin 2016, date du dernier inventaire national, réalisé tous les trois ans), parmi lesquels les redoutables MA-VL (Moyenne Activité – Vie Longue) et HA-VL (Haute Activité – Vie Longue), issus du combustible usé. Non réutilisables, non recyclables, ils émettent des rayonnements ionisants pour les milliers voire les millions d’années à venir. 

Là encore, les défenseurs du nucléaire minimisent le problème en avançant que ces résidus ne représentent que 0,2 % du volume total des déchets. Certes… mais ils s’accumulent depuis plus de 40 ans et concentrent près de 95 % de la radioactivité de l’ensemble des débris. Il s’agit clairement des matières les plus dangereuses que l’humain ait jamais produites. Et la nocivité n’est pas affaire de quantité. Il sera toujours plus délétère de boire un millilitre d’acide sulfurique que 10 litres d’eau…

Les déchets MA-VL / HA-VL déjà existants ne pourront jamais être éliminés de la surface (ni des profondeurs) de la Terre. Ils sont là pour l’éternité. Leur extrême et inextinguible toxicité exigeant une étanchéité totale à la biosphère, ils sont conditionnés dans des blocs de verre, placés dans des containers en acier puis entreposés sur leur lieu de production, le plus souvent à la Hague. Mais ce stockage en surface a atteint ses limites. Les pouvoirs publics se sont donc mis en quête d’un dépotoir géant et discret. Ainsi est né le projet Cigéo (Centre industriel de stockage géologique) consistant à enfouir les déchets les plus radioactifs à 500 m de profondeur sur la commune de Bure (Meuse).

La décision d’utiliser les entrailles de notre Terre nourricière comme un immense vide-ordures est en soi intolérable. Et la perspective d’un défaut d’herméticité est franchement terrifiante…

La roulette russe énergétique

Le «nucléaire sûr» est une illusion, pour ne pas dire un oxymore. Les réacteurs ne sont finalement rien d’autre que des bombes atomiques, à ceci près qu’on empêche leur explosion.

On ne batifole pas impunément avec l’atome, on ne badine pas avec la radioactivité. Le nucléaire, c’est la roulette russe énergétique. 

Certes, les accidents majeurs sont rarissimes. Tchernobyl et Fukushima, survenus respectivement en Ukraine en 1986 et au Japon en 2011, sont à ce jour les seuls événements classés niveau 7 (le plus élevé). Mais pour exceptionnel qu’il soit, un accident majeur équivaut à des centaines d’incidents mineurs. Rappelons que les éléments radioactifs rejetés dans l’atmosphère lors de la catastrophe de Tchernobyl correspondaient, en intensité, à 200 bombes de type Hiroshima. Aucun gouvernant ne devrait se résigner à exposer son pays (et tout un continent) à l’apocalypse. 

Or, notre parc est vieillissant. Des incidents surviennent régulièrement, sans que la presse ne s’en fasse l’écho. D’après le «Réseau : Sortir du nucléaire», 130 dysfonctionnements sérieux se seraient produits dans les centrales françaises au cours de ces huit derniers mois (depuis le 1er janvier 2018), de la fuite entraînant le déversement d’hydrocarbures dans l’environnement jusqu’à la panne des dispositifs d’alerte incendie en passant par la défaillance du système de ventilation ou de refroidissement des réacteurs…

Dans la conjoncture actuelle, on ne peut pas non plus exclure la menace criminelle. Les centrales ne sont pas des forteresses inviolables, loin s’en faut. Construites dans les années 70, bien avant qu’ Al Qaida ou Daesh ne déclare la guerre à l’Occident, et même bien avant leur fondation, elles ne sont pas conçues pour résister à des attaques extérieures. Greenpeace a démontré à plusieurs reprises les failles de leur système de sécurité. Le 3 juillet dernier, l’association lançait un drone sur la centrale de Bugey, près de Lyon, puis crashait volontairement l’engin sur le bâtiment le plus chargé en radioactivité. Quelques instants plus tard, Greenpeace réitérait l’opération avec un avion radiocommandé. Ne suscitant aucune parade et aucune réplique. Et démontrant à quel point il est aisé de violer l’espace aérien des installations nucléaires et de les utiliser comme détonateurs. (2)

Des énergies alternatives existent.

Le souffle du vent et le rayonnement du soleil ne s’épuisent pas quand on les utilise. Une éolienne ou un panneau photovoltaïque ne tue ni n’empoisonne le Vivant. 

Le vent souffle et/ou le soleil brille partout dans le monde. Il n’est pas nécessaire, pour s’approvisionner, de piller les pays pauvres et de déporter leurs populations (je pense au Niger qui paie un lourd tribut à ses ressources en uranium). 

Les énergies renouvelables, vertes, propres (au sens écologique et moral du terme) sont pléthore (l’éolien, le solaire, l’hydrique, le géothermique, la biomasse…) et ont démontré leur efficacité. L’Islande subvient ainsi à 100 % de ses besoins. Le Portugal produit désormais plus d’énergie verte qu’il n’en consomme et exporte son surplus. La Norvège, la Suède et l’Écosse sont sur le point de leur emboîter le pas. 

 

En France, le statu-quo persiste. Il est pourtant impératif d’entamer la transition dès MAINTENANT. Ne plus hésiter, ne plus tergiverser, ne plus s’engluer dans le « piège abscons ». Et n’avoir plus qu’un seul message à délivrer à l’industrie nucléaire : PAR ICI LA SORTIE ! Il s’agit là d’un des objectifs prioritaires du REV. 

1 – Spécial Investigation – Mai 2015 – Canal Plus : « Nucléaire : la politique du mensonge ».  

2 : https://www.greenpeace.fr/action-superman-survole-crash-centrale-nucleaire-bugey/

Deux sites intéressants :   

http://www.sortirdunucleaire.org

http://nucleaire-nonmerci.net

Un commentaire sur “NUCLÉAIRE : et si on on appuyait enfin sur le bouton… «STOP» ?

  1. LAMBEAUX Daniel says:

    Bonjour.
    L’eau est l’élément de la biosphère ayant le plus d’impact sur l’effet de serre, 55% pour sa part radiative, #15% pour sa part mécanique et thermodynamique. Pourquoi ne fait elle pas partie de la liste des GES du GIEC ?
    Sa grande réactivité lui confère un grande instabilité et une faible période radiative, évaluée à 10 ± 5 jours, ce qui ne lui laisse pas le temps de jouer un rôle dans le réchauffement…
    Cet argument est faux au niveau global planétaire, car la quantité d’eau dans la tropopause croit avec la température de la biosphère, par évaporation, évapotranspiration et solubilité, et puisque le réchauffement est permanent, cette quantité d’eau dans l’atmosphère sera globalement maintenue plus importante. ( Tables DEVATEC : La solubilité de l’eau autour de 15°C, température globale de l’air de la tropopause, augmente en moyenne de 14% par degré ).
    Cette eau théoriquement calculable, ajoutée à l’atmosphère par réchauffement climatique de cause anthropique, peut être nommée  » eau anthropique  » , et doit être ajoutée à la liste des GES. L’intérêt est de comprendre que l’effet de Serre est comparable à l’effet Larsen, la boucle de rétroaction étant acoustique pour l’un, thermique pour l’autre. Nos rejets thermiques provoquent une augmentation dans l’air, de la quantité d’eau et des autres GES, et l’effet de serre amplifie ce réchauffement. Le cycle de l’eau provoque des phénomènes régulateurs, pluS de nuages, donc pluS d’albédo, pluS de pluie, donc pluS de piégeage du CO2, mais globalement sur les premiers degrés des phases de réchauffement, l’eau va participer au réchauffement.
    C’est dont toutes les importations d’énergie dans la biosphère qu’il faut cesser.
    La nucléaire étant un gros autoconsommateur de l’énergie qu’elle produit, (68%), des 74% d’origine nucléaire, elle n’en livre que 27% aux utilisateurs finaux. et le rapport rejets thermiques / électricité produite est de 3, et n’est pas meilleur que pour centrale thermique classique, puisque c’est le même procédé de conversion. Le bilan pour le nucléaire est que l’énergie thermique rejetée est 12 à 15 fois l’énergie livrée aux utilisateurs finaux.
    Le nucléaire, sans compter les démantèlements à effectuer, les risques, les problèmes éthiques liés aux déchets, et à l’inertie technique pour tout mettre à l’abri, avant les dévastations climatiques, est aussi un contributeur du réchauffement. L’expression énergie décarbonée néglige le rôle pourtant évident de l’eau dans l’effet de serre.
    Cette approche permet de comprendre qu’il ne faut pas compter sur la géothermie, que si l’on fait du solaire, il doit être albédo compensé, et plutôt thermique.
    L’éolien mécanique peut améliorer l’hydraulique par pompage turbinage à des échelles très ouvertes, du domestique à l’industriel, constituant des réserves d’eau vivrière…
    La consommation carnée serait plus climaticide que le transport… Calculé avec un PRG du méthane de 25 à la COP21. Mais le PRG du méthane est de 140 à t0, 104 à 10 ans, 84 à 20 ans. Donc, l’alimentation carnée est BEAUCOUP plus climaticide que le transport.
    C’est donc par devoir éthique pour la Vie sur Terre, qu’il faut sortir de l’alimentation carnée.
    Et puisque la Vie sur Terre est menacée, et que les conditions climatiques vont se dégrader, que l’ humanité sera inéluctablement confrontée au dénuement technique, l’éthique doit prévaloir sur la morale, et la morale doit aussi être mise à contribution pour protéger la Vie.

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