Non à l’assèchement de la nappe phréatique de Vittel par Nestlé

Par Valérie Manuelli-Chauvin, adhérente REV Région PACA

L’entreprise Nestlé, propriétaire de la marque Vittel, pompe chaque année un million de mètres cubes d’eau dans les entrailles de la terre, à des fins commerciales. Résultat, cette eau se raréfie inexorablement…  

Depuis des décennies, les habitants de Vittel, dans les Vosges, n’ont qu’à ouvrir le robinet pour goûter aux délices et aux bienfaits de l’eau minérale éponyme, contenue dans le sous-sol de leur commune.

Mais peut-être devront-ils bientôt se rendre au supermarché pour s’offrir un tel luxe … Car cette eau si pure, recelée dans une configuration géologique particulière (la nappe GTI), se raréfie inexorablement…

Le principal responsable de cette pénurie est l’entreprise Nestlé, qui semble décidée à extraire jusqu’à la dernière goutte du précieux liquide, au détriment des Vittelois et de l’écologie, et avec la bénédiction des pouvoirs publics.

La source est vide mais la coupe est pleine ! 

«Nestlé privatise la nappe phréatique». Ce titre, relayé ces derniers jours par la quasi-totalité de la presse, sanctionne le projet adopté le 3 juillet par la Commission Locale de l’Eau (CLE), en vue de préserver la nappe GTI du tarissement. Un projet aberrant puisqu’il se résume en substance à ceci : Nestlé pourra continuer à surexploiter le gisement jusqu’à ce qu’assèchement s’en suive… tandis que les habitants de la commune n’auront qu’à s’abreuver ailleurs ! 

Ce choix insensé de privilégier l’activité industrielle aux dépens de l’usage domestique indigne les Vittelois, scandalise les défenseurs de l’environnement et amène légitimement chacun à s’interroger sur les dessous de cette histoire d’eau qui sourd déjà depuis de nombreuses années…

Mais reprenons le problème à la source… 

Chronique d’un assèchement annoncé

Les couches superficielles du sous-sol de Vittel regorgent d’une eau aux qualités reconnues. Depuis les années 70, via sa filiale Nestlé Waters, le plus grand groupe agroalimentaire du monde fore, pompe, embouteille et commercialise cette eau sous les appellations Vittel, Hépar et Contrex, vendues principalement en France et en Belgique. 

Jusque là, tout va bien. Ou du moins, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes industriels et capitalistes.

Sauf que… cette eau abondante, très riche en sels minéraux, ne répond pas aux critères d’alimentation du réseau domestique. 

L’eau distribuée dans les foyers vittelois provient donc de la nappe phréatique la plus faiblement minéralisée du sous-sol de la commune, à savoir la nappe des Grès du Trias inférieur (dite nappe GTI).  Située à 100 mètres de profondeur, il s’agit d’un bassin captif, confiné, enserré dans des roches peu perméables. Le côté positif de ce contexte aquifère spécifique (pour qui préfère voir le bassin à moitié plein) est qu’il garantit à l’eau une protection totale contre la pollution et donc une pureté exceptionnelle. Le côté négatif (bassin à moitié vide) est qu’il faut énormément de temps aux eaux des couches supérieures pour s’immiscer dans les interstices de la roche peu poreuse et s’y accumuler. La nappe GTI se régénère donc très lentement. 

Mais la petite cité thermale ne compte que 5 000 habitants, pas de quoi assécher une source… Jusque là, tout continue donc d’aller à peu près bien. 

Sauf que… pour Nestlé, l’eau idéale de la nappe GTI a toujours représenté une formidable manne commerciale. Et cela fait 50 ans que, sur autorisation préfectorale,  l’entreprise puise, embouteille et commercialise le précieux liquide sous la marque Bonne source, intégralement vendue à l’exportation. 

Et là, rien ne va plus.

Le projet incohérent et écocide de la CLE

Dès les années 70, les écologistes vosgiens tirent la sonnette d’alarme en invoquant le caractère «épuisable» de la nappe GTI et la nécessité de l’exploiter avec parcimonie. Mais ils se heurtent à un mur d’indifférence. 

Il faut attendre l’année 2010 pour que les autorités admettent que le processus d’épuisement de la source est engagé et qu’il convient de prendre des mesures. Après 8 ans de réflexion, la CLE (Commission Locale de l’Eau) propose, en mars 2018, une solution pour le moins irrationnelle : Nestlé pourra continuer d’exploiter la nappe sans restriction, tandis que les habitants de Vittel seront approvisionnés par l’eau d’une région voisine, acheminée chez eux par pipeline. Et devront vraisemblablement supporter le coût de construction de ces kilomètres de canalisations souterraines (estimé entre 15 et 20 millions d’euros), répercuté sur leurs factures d’eau pour les vingt prochaines années. 

Pour les défenseurs de l’environnement, les associations de consommateurs et les acteurs locaux, cette proposition est la goutte d’eau qui fait définitivement déborder le vase de l’indignation (1).  

Le 20 mars, le député FI Bastien Lachaud dépose une question écrite à l’attention du ministre de la transition écologique, l’interrogeant sur ce qu’il compte faire pour faire cesser cette accaparation inacceptable du patrimoine commun par une entreprise privée, préserver la ressource en eau, et ainsi garantir que les populations locales continuent à avoir accès à l’eau potable sans surcoût

Un ministre dispose théoriquement d’un délai de deux mois pour répondre à ce type d’interpellation mais à ce jour,  Nicolas Hulot se mure dans le silence. 

Le 3 juillet, la CLE vote son projet de transfert d’eau pour le réseau domestique, tandis que Nestlé demeure autorisée à délester la nappe GTI de 750.000 m3 d’eau par an. 

La coupe est pleine ! Les opposants à ce SAGE (Schéma d’aménagement et de gestion des eaux) complètement insensé organisent la fronde et s’apprêtent à déposer des recours. (2)

Petits arrangements entre amis ?

Que se trame t-il en coulisse de cette catastrophe écologique annoncée ? Comment est-il possible qu’une instance telle que la CLE opère des choix irrationnels qui vont jusqu’à transgresser le code de l’environnement, lequel stipule que la ressource en eau doit prioritairement profiter à la population (3) ?

Autant d’interrogations bien légitimes. 

Il y a un autre élément troublant : l’inertie de Nestlé Waters face au projet d’enfouissement de tonnes de déchets nucléaires radioactifs dans la commune de Bure, située à moins de 70 km de ses précieuses sources. Une passivité surprenante de la part d’une entreprise qui affirme qu’une eau de qualité commence par une terre protégée et a créé, il y a 20 ans, une filiale (AGRIVAIR) chargée de veiller à la qualité environnementale de son site et des environs. 

C’est donc à bon escient que l’on peut poser la question : Les autorités auraient-elles acheté le silence de Nestlé en échange de son « droit illimité à pomper » ? 

Ce qui est sûr, c’est que cette « affaire » est loin d’être claire comme de l’eau de roche et n’a pas encore livré tous ses secrets.

Non à la privatisation des sources !

Si la décision de la CLE est définitivement entérinée, les Vittelois auront bientôt oublié jusqu’au goût de leur eau, tandis que Nestlé en sera réduite à vendre à l’étranger des bouteilles vides portant l’étiquette Source tarie

Pour paraphraser Charles Trénet : « Ah qu’il est laid le lobby de l’eau »…   

L’eau appartient au patrimoine commun de l’humanité. Son utilisation doit être maîtrisée dans le respect des équilibres naturels et dans l’intérêt général. Comme le soleil ou le vent, la nappe phréatique n’est pas à vendre et ne saurait être sacrifiée sur l’autel du profit industriel. 

C’est pourquoi le REV a inscrit dans son programme la constitutionnalisation de l’eau comme bien commun et droit fondamental universel. Et s’associe au mouvement de protestation contre la décision de la CLE. 

 

 

(1) Quatre associations se sont opposées à ce projet : l’Association pour la sauvegarde des vallées et la prévention des pollutions, Oiseaux Nature, l’UFC-Que choisir et Vosges Nature Environnement. 

(2) L’ONG France Nature Environnement, le Conseil Économique et Social du Grand Est (CESER), et le collectif « Eau 88 ». 

(3) Article L211-1 du code de l’environnement : La gestion équilibrée (de la ressource en eau) doit permettre en priorité de satisfaire les exigences de la santé, de la salubrité publique, de la sécurité civile et de l’alimentation en eau potable de la population.