Par Olivier Cohen, auteur, metteur en scène et adhérent de la REV

Les spectacles reprennent, chacun peut s’en réjouir… et en profiter… à condition de posséder un passe sanitaire. Selon notre exécutif et son inénarrable novlangue, ce « protocole à la fois protecteur et incitatif » contribuera à remporter notre « guerre » contre l’un des plus abominables virus de ces cent dernières années. Outre le fait qu’il existe d’autres calamités sanitaires, comme l’ont rappelé récemment des médecins du monde entier soulignant les risques que nous fait courir la crise écologique dans son ensemble, mais encore les cancers induits par nos conditions de vie ou de travail, diabète, malnutrition, pollution, dépressions responsables de centaines de milliers voire de millions de décès, et pour lesquelles il est nécessaire d’allouer au moins autant si ce n’est plus de moyens, on peut s’interroger sur la violence, la malveillance assumée de cette mesure. La brillante communication de la République en Marche ne fait pourtant pas mystère de sa finalité : « on va leur faire une vie de merde… on va leur pourrir l’existence. ». Le fait qu’elle soit fondée sur des arguments sanitaires ne rend pas cette discrimination plus acceptable tant ce genre de mesures participe à abîmer le lien social et à jeter des centaines de citoyens dans les bras de la désinformation et dans les pas des démagogues libertariens et antivax les plus bruyants.

Justifié par les vertus d’une vaccination, qui ne protège pas de manière absolue bien qu’elle limite fortement la circulation du virus, l’extension du passe sanitaire perd tout son sens lorsqu’on observe les conséquences en termes de division et de défiance envers la parole scientifique et politique qu’elle induit. Une aberration politique et juridique rendue plus absurde dans la mesure où les laboratoires pharmaceutiques refusent toujours de libérer leurs précieux sérums de leur brevet, mesure qui aurait dû fonder une politique généralisée et volontariste de santé publique digne de ce nom.

Mais si l’on peut comprendre pourquoi notre exécutif s’obstine dans son absurde et inepte politique sous peine de se ridiculiser ou de perdre le peu de crédibilité qui lui reste, comment excuser l’attitude de nos institutions ou de nos responsables de salle ? L’argument sanitaire, déjà fallacieux, étant devenu caduc, comment peuvent-ils accepter de se prêter à cet ignoble tri des spectateurs ? Si prompts à s’indigner pour des causes certes les plus louables (engagement que nous saluons et soutenons et dont nous ne comparons pas l’objet à la situation démocratique dans notre pays précisons-le), la violence des talibans, l’occupation de Gaza, le massacre des Ouïghours, les guerres au Soudan, au Yémen… que ne prennent-ils aussi –et enfin !- position ici et maintenant ! Voilà enfin le moment où ceux qui gèrent nos lieux d’éveil et d’esprit, nos « sentinelles de la pensée » auto-proclamés, peuvent afficher leur sens moral, montrer leur engagement social et politique. Rien pourtant, le silence… aucune voix ne s’élève, comme lors du mouvement des gilets jaunes, des manifestations des migrants, des soignants, des enseignants…

Si l’on peut comprendre la réalité économique de certains exploitants tributaires de leurs recettes, les théâtres dits privés, les petits lieux sans moyens, il devient gênant de constater combien les tenanciers des salles, cinémas, festivals institutionnels, subventionnés, se sont rapidement et servilement organisés pour se mettre au diapason de ce nouvel ostracisme. Alors que de nombreux restaurateurs, cafetiers, rivalisent d’invention pour contourner cette mesure inique, nos responsables de lieux de création, nos artistes n’agissent pas, ou si peu. Ils baissent la tête, s’applaudissent de retrouver « leurs » publics, s’affichent sur « leurs » plateaux, dans « leurs » loges… pire, ils contribuent souvent à la violence générale, ne trouvant pas de qualificatifs assez sévères contre les arriérés, les incultes, les complotistes qui s’opposent aux préconisations de notre exécutif, qui refusent le progrès, le civisme. Ce qui pourrait tenir d’un procédé assez veule (accuser son chien de la rage pour le noyer) relève sans doute d’une compromission plus sournoise : déshumaniser l’adversaire pour lui ôter tout droit à s’exprimer. Et ainsi justifier, excuser sa propre lâcheté ! Ne sommes-nous pas bien loin des missions de service public ?

Bientôt, avec la complicité de cette « élite », on traitera les citoyens exprimant la moindre méfiance envers la vaccination — ceux qui ont simplement le tort de s’interroger sur la politique sanitaire actuelle, ou sur une technique expérimentale nouvelle… de « rats », de « cafards », de « nuisibles »… on les accusera de tous les échecs et de tous les décès, avant de les isoler socialement.

En jouant cette partition-là, les artistes et leurs encadrants ne perçoivent pas combien ils déçoivent ceux qui n’acceptent pas la mascarade actuelle, combien ils se compromettent irrémédiablement. Comment le public pourrait-il respecter les créateurs si prompts à donner des leçons après les avoir vus se déculotter de la sorte ?! Cette crise aura au moins la vertu de poser la question du sens même de la présence d’un « artiste » sur un plateau : qu’a-t ’il à dire ? Avec quelle légitimité éthique, sociale, si, par paresse, intérêt, lâcheté il tolère toutes les violences, les précarisations, les malveillances ? Pour qui et pourquoi a-t-il simplement le droit de parler, lui qui ne s’intéresse qu’à son confort et à sa carrière ?

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