Le mot race supprimé de la Constitution française… Une bonne nouvelle ?

Par Sandro Rato, adhérent REV région IDF

Ilustration Oeuvre de Bansky 

Un amendement visant à supprimer le terme race du premier article de la Constitution proposé par La République en Marche, a été adopté. Mesure progressiste trop longtemps reportée ou coup de bâton dans une mare croupie dissimulant le véritable problème ? La question mérite d’être posée, d’autant plus que la Constitution est le dernier texte officiel au sein duquel le terme race perdure…   

Puisqu’il nous faut toujours le rappeler, affirmons-le une fois encore; les races humaines sont un mythe. Ce dernier, cependant, se distingue par sa peau dure. En effet, la croyance en l’existence des races humaines s’est retrouvé au fondement d’un préjugé faisant valoir l’idée que certains groupes d’individus valent mieux que d’autres; nous le nommons racisme. Si le phénomène est bien connu, il trouve un retentissement particulier dans le cadre de la réforme constitutionnelle en cours… Nous dirons même qu’il brille par son absence !

Un pilier de la Civilisation, voici ce que représentait ce rejet de l’Autre à différentes périodes; justification d’exclusions, de persécutions, de massacres (Shoah, Génocide rwandais,…) de conquêtes et d’occupations. La colonisation, selon Hannah Arendt, reposait sur la bureaucratie et le racisme. Elle est une illustration de la volonté de domination des européens sur leurs semblables d’autres contrées. Cependant, cette supériorité supposée a réellement été théorisée à partir de la Controverse de Valladolid en 1550. 

Alors que le moine dominicain Bartholomé de Las Casas s’insurgeait à propos du sort des indiens d’Amérique, décimés et exploités, face au théologien Juan Ginés de Sepúlveda, qui justifiait la guerre au nom du dieu des chrétiens, la question qui animait l’Eglise et par conséquent l’Europe était liée à cette substance tant immatérielle que purement spirituelle : l’âme. Les indiens ont-ils une âme, cet ingrédient indispensable pour faire partie du cercle très fermé que l’on nomme humanité ? La réponse, au terme du débat, fût affirmative. Mais si les indiens sont des hommes, les noirs se rapprochent davantage de l’animal, forcément privé d’âme… Une métaphysique discutable est venue couvrir des intérêts d’ordre économique. La traite des noirs s’est révélée plus rentable que le travail des indiens.

Science : « il fallait bien classer » !

Avant même l’apparition du mot race, le problème était donc posé dans ses termes hiérarchiques. Mais la race en tant que telle n’a été mentionnée qu’à partir du XVIIIe siècle afin de distinguer les groupes humains à travers le globe. Ainsi, le naturaliste Carl Von Linné proposa dans Systema Natura un classement regroupant quatre variétés d’Homo sapiens sapiens :

 – les Americanus : rouges, colériques et droits 

– les Europeus : blancs, sanguins et musculaires

 – les Asiaticus : jaune pâles, mélancoliques et rigides 

 – les Afer : noirs, flegmatiques et décontractés

Nous pouvons aisément constater que les caractéristiques exposées ici n’ont pu être retenues par la science moderne. Et ce même si Linné reste respectable sur l’unique intention de répertorier le vivant… Ses travaux ont tout de même fourni une base qui fût reprise par ses successeurs, à l’instar de Johann Friedrich Blumenbach en 1795.

Ces théories, mal connues par ceux qui les emploient à des fins discriminantes, ont fait l’essor du racialisme; la théorie de l’existence des races humaines définies comme possédant des gènes communs et exclusifs aux groupes d’individus ainsi mentionnés. Si le racialisme comme postulat biologique est venu s’intégrer par la suite, le gène n’est autre, dans la pensée raciste, qu’un terme plus adapté au discours moderne afin de désigner l’âme. De même que certains convoquent la Nature pour faire valoir un conservatisme d’ordre religieux, les racistes font valoir le Gène pour parler Essence.

David Olivier des Cahiers Antispécistes le rappelle en ces termes : « [La génétique] dont on parle habituellement, c’est la génétique mythique, celle où le gène est […] notre essence […], le voulu par Nature. On voit en la génétique la concrétisation « scientifique » de la mystique ancestrale du sang, de la naissance. » (1).

Le mythe : « Les gaulois ont gagné »

L’étonnement, voici la base du travail scientifique, selon l’éthologue néerlandais Frans de Wall. C’est justement cet étonnement, causé par une marque d’incompréhension, qui surprit Dominique Franche (2) alors qu’il lisait Le lys dans la vallée d’Honoré de Balzac. Le personnage de Monsieur de Mortsauf, aristocrate qui prenait fait et cause pour la Restauration de la monarchie absolue y prononçait cette phrase avant de s’éteindre : « Les gaulois ont gagné ». Quatre mots qui, de fil en aiguille, mèneront l’africaniste à faire partie de ceux qui défendent une thèse davantage historique que biologique quant à l’origine du racisme. 

Cette piste le fait remonter au XVIe siècle, au temps de l’Inquisition espagnole. L’Eglise catholique dominait alors la pensée européenne et le règne sanglant des Rois Catholiques ne laissait pas de multiplier les persécutions envers les musulmans et les juifs. Même les victimes converties de force, souvent sous la torture, étaient surveillées étroitement par la monarchie espagnole. Il persistait une méfiance envers ces anciens infidèles qui ne pouvaient être au fond d’eux que des sangs impurs. C’est ici une illustration de la mixophobie, littéralement le refus en bloc d’une quelconque mixité. Cette mixophobie s’est retrouvée au XVIIe siècle lors des massacres de la Saint-Barthélémy, génocide, selon Dominique Franche, des Protestants par les Catholiques. Cependant, l’auteur s’est penché sur un exemple de racisme social qui permet de mettre en lumière une lecture conflictuelle de l’Histoire de France. Celui-là se retrouve dans les écrits du Compte de Boulainvilliers.

Dissertation sur la noblesse de France, est une réflexion idéalisée sur les origines de son groupe social qui descendrait des Francs, et qui ferait valoir un droit de conquête sur les descendants des peuples celtes conquis qui s’incarneraient dans le Tiers-Etat.  De là découlerait un récit national qui a perduré au cours du XIXe siècle, après la Révolution Française, perçue comme une revanche des descendants des Gaulois sur l’aristocratie. Cette conception de la notion de race, car le mot est bien employé, est forcément conflictuelle et formerait une matrice exportée par les Occidentaux lors de la formation de l’empire colonial.

Evidemment, nous ne rentrons pas ici dans les détails et cette thèse rencontre forcément ses détracteurs mais cette vision raciale de l’Histoire entretient peut-être un lien avec les conflits liés à la Colonisation tels que le génocide rwandais (3) et l’opposition entre Hutus et Tutsis.

Conclusion : « Ou les faux ou les vrais« 

Comme le chantait le regretté Daniel Balavoine, « il n’y a que deux races; ou les faux ou les vrais » (4). Nous ne pouvons que tenter de démêler le faux du vrai. Il est vrai que le terme race utilisé pour différencier les groupes humains n’a plus aucune raison d’être. En synthétisant une nouvelle fois, vous avez davantage de différences avec votre voisin de palier européen que les européens n’en ont avec les amérindiens chasseur-cueilleurs vivant dans la Forêt Amazonienne.

Le REV s’inscrit dans une démarche de continuité, l’antispécisme que nous portons est un élargissement de la sphère de considération morale qui fait suite aux grands combats pour l’égalité et la reconnaissance d’autrui. Par conséquent, l’écologie essentielle qui est l’âme du mouvement ne peut se concevoir qu’antiraciste. Il serait faux pourtant d’affirmer que d’effacer le mot fera disparaître le phénomène.

Nous ne pouvons qu’acquiescer à l’affirmation de la maîtresse de conférence en philosophie Houria Bentouhami à Franceinfo : « évidemment que la race est une fiction, mais la fiction a des effets réels. Et pour pouvoir agir sur le racisme, il faut absolument cet outil critique qui permet de nommer« . Qui plus est, la mention « sans distinction de race » n’a pas pour terme central le mot race mais bien le mot distinction, il n’approuve pas le racialisme mais désapprouve le racisme. Il suffit de faire, une bonne fois pour toutes, la différence entre une théorie scientifique clairement dépassée et une pratique juste scandaleuse liée à la haine, à la peur et au mépris.

 (1) La Révolution Antispéciste; ouvrage collectif publié sous la direction de Yves Bonnardel, Thomas Lepeltier, Pierre Sigler; Chapitre 1 Qu’est-ce que le spécisme ? par David Olivier; pages 39-40; éditions puf

(2) Africaniste et professeur de géographie au Lycée La Bruyère à Versailles, l’auteur de cet article écrit à partir des cours dispensés par ce dernier.

(3) Pour davantage de détails, nous vous renvoyons à l’ouvrage de Dominique Franche, Généalogie du génocide rwandais paru en 2004, édité chez Tribord Eds

(4) Aimer est plus fort que d’être aimé par Daniel Balavoine; album Sauver L’Amour

2 Commentaires sur “Le mot race supprimé de la Constitution française… Une bonne nouvelle ?

  1. Josiane CROAYNE says:

    C’est une mesure symbolique…mais qui risque de rester symbolique, S’il s’agit seulement de supprimer un mot sans rien faire de concret pour éteindre les discriminations, alors c’est uniquement une opération de communication (de la pub, donc !). Un pouvoir qui accepte des différences criantes de traitement entre les êtres (les « premiers de cordée » et « ceux qui ne sont rien » par exemple). Et sans parler des différences entre les êtres vivants (humains/ animaux…mais ça vous en parleriez mieux que moi) un tel pouvoir s’achète t’il une bonne conscience en prenant une telle mesure qui ne lui coûte finalement pas grand’ chose s’il ne pousse pas cette intention plus loin ?

    • Sandro Rato says:

      Vous avez parfaitement résumé. Surtout lorsque l’on a encore du mal à qualifier de raciste une agression comme celle qui a eu lieu à Beaune.

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