L’antispécisme ou comment réinventer la démocratie ?

Par Lilén Colle, Choeur du REV

Marquée par des siècles d’oppression et de stigmatisation de minorités ou de groupes d’individus divers, la société occidentale a connu les fléaux que constituent le racisme, l’antisémitisme ou le sexisme et semble peiner à se débarrasser de cette gangrène, comme le prouve l’actualité récente. 

Dans le sillage de ces catégories discriminatoires, a émergé la notion de spécisme, théorisée dès les années 1970 par le psychologue américain Richard D. Ryder et popularisée, quelques années plus tard, par le philosophe australien Peter Singer dans son ouvrage Libération animale.

Ce dernier définit le spécisme comme « un préjugé ou une attitude de parti-pris en faveur des intérêts des membres de sa propre espèce et à l’encontre des intérêts des membres des autres espèces ». En 2003, il précise que le spécisme s’incarne dans « l’idée qu’il est justifié de donner préférence à des êtres simplement sur le fondement qu’ils sont des membres de l’espèce homo sapiens ».

À ce titre, la domestication de certaines espèces animales fournit un bon exemple : les chats et les chiens sont devenus, depuis le néolithique, des compagnons pour les occidentaux alors que les cochons, pourtant plus intelligents – comme l’ont démontré les études menées par l’éthologue américain Stanley Curtis –, sont abattus par milliers chaque jour pour finir dans nos assiettes. Les poissons, plus éloignés de notre quotidien, ne sont pas exempts de cette triste fin qu’on leur impose. Pire, les êtres vivants marins subissent un sort bien plus sombre. De fait, les navires-usines pêchent plus de 80 millions de tonnes chaque année, soit quatre fois plus qu’il y a 50 ans. Ainsi, lorsqu’on affirme aimer les animaux, en dévorer certains témoigne, selon l’expression du psychosociologue américain Léon Festinger , d’une « dissonance cognitive » plus qu’évidente, faisant de cet amour une prétention égoïste et mensongère.

L’antispécisme, terme également forgé par le célèbre penseur australien, s’oppose aux discriminations biologiques et à l’idée que l’espèce humaine serait supérieure aux animaux. De l’antispécisme découle une position de rejet de toute forme de hiérarchie inter-espèces. Née d’une conviction éthique profonde fondée sur des preuves scientifiques avérées, l’antispécisme tend ainsi à rétablir l’égalité entre toutes les espèces.

La xénophobie, l’esclavage ou l’homophobie n’ont plus lieu d’être. Toute discrimination est aujourd’hui condamnée par la loi, perçue comme résolument inique et contraire aux droits fondamentaux de chacun. C’est pourquoi l’antispécisme constitue aujourd’hui un véritable enjeu démocratique. Quelle que soit l’espèce à laquelle nous appartenons, quel que soit notre sexe, l’antispécisme prône une prise de considération horizontale qui met en exergue nos caractères communs de terriens et de vivants.

À ce titre, les études scientifiques visant à démontrer que les systèmes cognitifs des animaux non-humains se rapprochent de ceux de l’homme ne cessent de se multiplier. Tout comme nous, les animaux non-humains sont doués d’empathie, éprouvent de la tristesse, sont capables de ressentir « une douleur, une souffrance, une angoisse ou des dommages durables » comme l’indique le code de l’environnement, support juridique pourtant le moins à même de reconnaître la qualité d’êtres sensibles aux animaux, et font preuve d’une intelligence dont les chercheurs n’ont toujours pas fini de mesurer l’étendue.

Autre exemple, celui de l’enfant en bas âge : n’étant pas en mesure de définir ses droits, l’enfant n’en est cependant pas privé. En revanche, les animaux, qui sont également des êtres doués de sensibilité et parfois plus intelligents que des enfants dont le cerveau n’a pas fini de se développer, s’en trouvent privés. Dès lors, doit-on nier aux enfants leurs droits et leur bien-être afin de les exploiter jusqu’à ce qu’ils puissent demander à être enfin considérés comme des personnes entières et raisonnables ? Évidemment, non, c’est ce que confirme Peter Singer en prétextant que « s’il n’est pas acceptable de prendre la vie d’un enfant abandonné ayant subi des dommages importants au cerveau, il n’est pas acceptable de tuer un chien ou un cochon à un niveau mental équivalent »

De fait, l’antispécisme exige la reconnaissance de droits fondamentaux – le droit de ne pas être tué, torturé, enfermé et vendu – pour tous dans la mesure où ils garantissent la liberté de vivre dans la dignité et la déférence. À ce titre, l’exploitation actuelle des animaux, emblème suprême d’une idéologie libérale utilitariste, doit être abolie. Vènerie, cirques avec animaux ou abattoirs sont à la fois inutiles et résolument spécistes ; ils sont, de fait, à proscrire urgemment.

C’est pourquoi le Rassemblement des Écologistes pour le Vivant exige la fermeture des élevages pour la viande et la fourrure, des zoos et des delphinariums, la fin de la pêche et l’interdiction de la chasse, de la corrida et de la vente des animaux dits de compagnie. Plus que ça, nous appelons à la reconnaissance du crime contre l’animalité par la mise en place d’une police animalière et le développement d’une filière juridique dédiée exclusivement aux animaux non-humains.

En ce XXIème siècle, la démocratie a plus que jamais besoin de se placer sous la bannière de l’antispécisme. En changeant ainsi de regard sur le monde qui nous entoure, il devient possible d’abolir les différences salariales entre homme et femme, de cesser de considérer les gens en fonction de leur couleur de peau, etc. Mais surtout, la pensée antispéciste a pour but de mettre enfin un terme au plus grand génocide du siècle : celui des animaux d’élevage – 5 000 d’entre eux sont abattus toutes les 10 secondes en France – et des animaux marins. À ce propos, le philosophe allemand Theodor Adorno écrit dans Minima moralia : réflexions sur la vie mutilée : « Auschwitz commence quand quelqu’un regarde un abattoir et pense : ce ne sont que des animaux ».

Ainsi, l’antispécisme travaille à rendre la société plus juste et bienveillante, car reconnaître à l’animal sa valeur intrinsèque n’est pas, comme certains le craignent, mépriser l’Homme ; c’est, au contraire, reconnaître le droit à la vie pour tous. C’est pourquoi, le temps des compromis, des manœuvres gouvernementales et du renoncement est révolu. Le champ politique doit plus que jamais se concentrer sur la question animale et s’approprier les valeurs antispécistes, pour en finir avec la destruction systématique de millions d’êtres vivants pour notre seul plaisir. Dès lors, la démocratie est inhérente à l’antispécisme par son principe d’existence collective où chacun jouit des mêmes avantages qu’autrui, le spécisme tirant a contrario vers un régime autoritaire voire dictatorial.

La question animale est inévitablement liée à celle de la justice sociale. Ainsi, comme le souligne Tiphaine Lagarde, de l’association 269 Life : « L’antispécisme doit être pensé pour réaliser des changements structurels, en poursuivant un système politique non discriminatoire dans lequel les intérêts de tous les êtres sensibles sont protégés par de solides mécanismes de droits ».


Un commentaire sur “L’antispécisme ou comment réinventer la démocratie ?

  1. Alain Foselle says:

    Il y’a fort à penser que la condition animale et la lutte contre les élevages intensifs avec toutes les souffrances endurées sont des sujets majeurs qui seront totalement oubliés dans la campagne européenne qui va s’ouvrir. Écologistes et animalistes unissez vous et créez une confédération afin de réunir des moyens et des compétences sinon ce scrutin sera encore un coup pour rien

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