Par Jean-Marc Gancille
Auteur de « Ne plus se mentir » et « Carnage » (Editions Rue de l’Echiquier)
Membre de la REV (Révolution Écologique pour le Vivant)

La polémique sur la viande à la cantine, aussi préhistorique et lamentable fut elle, aura au moins eu le mérite de faire tomber les masques et de clarifier les termes du débat public, révélant la schizophrénie des écologistes sur cet enjeu majeur.

Après Eric Piolle (maire écologiste de Grenoble) sur France 2 dans l’émission les 4 vérités, se revendiquant défenseur de l’élevage et affirmant sa passion gustative pour le canard, Benoît Biteau (député européen EELV) a enfoncé le clou sur C8  dans l’émission Balance Ton Post, fier de déclarer « ne pas être fâché avec la bonne chair ». Finalement c’est Julien Bayou (secrétaire national d’EELV), dans une interview au Point, qui aura eu l’honnêteté de dissiper un long malentendu sur le rapport du parti écologiste aux animaux : « Aujourd’hui, personne, chez nous, ne veut supprimer purement et définitivement la viande ». Dont acte.

Les mêmes nous expliquent à longueur de temps qu’il faut prendre à bras le corps l’urgence climatique, agir concrètement contre l’effondrement de la biodiversité, s’attaquer aux causes profondes de la crise sanitaire ou encore repenser notre rapport au vivant. Autant d’objectifs effectivement impérieux mais en totale contradiction avec l’élevage et la consommation de viande qui en sont les principaux fossoyeurs.

L’empreinte environnementale de l’élevage est l’objet d’un consensus scientifique sans appel. Sa contribution aux émissions de gaz à effet de serre est colossale(1). Les pollutions entrainées par l’utilisation d’azote et de phosphore provoquées par l’élevage asphyxient les océans et les rivières. Son utilisation excessive d’eau douce menace la sécurité alimentaire et la stabilité des écosystèmes. L’usage massif d’antibiotiques chez les animaux provoque chez l’être humain l’antibiorésistance aux agents infectieux. Enfin, l’accaparement des terres agricoles par le pâturage et la production de fourrage est la cause directe de la déforestation mondiale et de la destruction des habitats de la faune sauvage. D’un point de vue écologique, il n’y a plus débat « tout est mauvais dans le cochon ».

Face à ce réquisitoire incontestable, le triptyque « paysan, local, respectueux des animaux » est systématiquement dégainé pour défendre l’élevage cher au cœur des écologistes d’EELV et justifier une consommation carnée à laquelle quasiment aucun d’entre eux n’a personnellement renoncé. Malheureusement cette hypocrisie qui leur tient lieu de politique se fracasse irrémédiablement sur les faits et les publications scientifiques les plus étayées.

Côté empreinte climatique, l’exemple de l’élevage bovin est révélateur de l’imposture qui consiste à considérer le « petit élevage paysan » comme vertueux. Bien qu’il soit le moins industrialisé de France, il est à lui tout seul responsable de 60% des émissions du secteur, soit la majorité. Même après prise en compte du fameux effet de stockage des prairies, on reste à plus de 50%(2). Les ruminants élevés à l’herbe occupent beaucoup plus d’espace, ont tendance à émettre davantage de méthane que les ruminants nourris de grains et de soja et émettent donc davantage de gaz à effet de serre par tête ; a contrario, les animaux élevés de manière intensive atteignent leur poids d’abattage plus vite que les animaux nourris à l’herbe, en bio par exemple, et ont donc moins de temps pour « polluer » avant d’être transformés en viande.

Côté circuit court, l’argument du local ne vaut pas davantage. D’un point de vue des émissions de GES, 83% proviennent de la phase de production de l’aliment contre seulement 11% pour le transport dans son ensemble et 4% pour la livraison finale du producteur au détaillant. Même s’il peut par ailleurs être souhaitable, le circuit court ne peut donc réduire significativement l’empreinte écologique des produits animaux. Eviter  la viande rouge ET les produits laitiers moins d’un jour par semaine économise davantage de GES que de manger 100% local tout le temps(3). Une autre façon de le dire : les émissions induites par un régime omnivore d’origine 100% locale sont 7 fois supérieures à celles induites par un régime végétalien non local‌(4).

Du point de vue du bien-être animal, tuer un être sensible qui veut vivre ne peut évidemment être pratiqué avec respect et dignité, dans un abattoir industriel comme “à la ferme”. Et quand bien même on ferait tout pour y croire, les enquêtes édifiantes de L214 sur les souffrances infligées aux animaux dans plusieurs petits abattoirs locaux labellisés bio (dont celui du Vigan entre autres) suffisent à discréditer toute dimension éthique dans cet acte définitif, y compris à petite échelle. Les écologistes auraient-ils renoncé à leur revendication fondatrice de justice et de dignité ? Ou bien la réservent-ils exclusivement aux êtres humains malgré ce que confirme l’éthologie cognitive : il n’y a plus aucun doute aujourd’hui sur le fait que les animaux sont des êtres sensibles doués de conscience, capables de ressentir douleur et souffrance.

Dès lors, alors que rien ne peut plus justifier la production de viande d’un point de vue écologique ou éthique, et alors que nombre de diététiciens et nutritionnistes de par le monde confirment que les protéines animales ne sont en rien indispensables à l’équilibre alimentaire des humains (au moins des occidentaux qui ont le choix), comment interpréter l’apologie de la « bonne viande » à laquelle tient tant l’écologie politique française ? Puisqu’on ne peut raisonnablement la suspecter de complicité avec l’industrie de la viande, il reste deux explications plausibles à cette hypocrisie : cynisme et spécisme.

Cynisme donc. Scientifiquement erronée mais politiquement porteur, la défense du petit élevage bio et local est un alibi pratique à la bonne conscience qui permet de rallier les adeptes du flexitarisme, ce concept en vogue du « moins mais mieux », tellement inoffensif à l’ordre établi que l’interprofession du bétail et de la viande Interbev en a d’ailleurs fait son argument marketing principal. Problème : en continuant à promouvoir l’élevage paysan, EELV entretient non seulement le péril climatique mais le double d’une imposture sociale : car la généralisation d’un système de production bio, extensif, en pâturages, n’est possible qu’à condition d’une réduction drastique de consommation de produits animaux, ne pouvant in fine être numériquement profitable qu’à une petite caste de privilégiés.

Spécisme enfin. Au-delà des tactiques clientélistes, les tenants de l’écologie politique actuels semblent toujours bel et bien imprégnés d’une idéologie qui consacre le suprémacisme humain sur le reste du vivant. Leurs déclarations publiques ne laissent malheureusement plus aucune place au doute : les animaux restent des objets inertes, des variables d’ajustement dont nous pouvons disposer comme bon nous semble pour servir des traditions morbides, des plaisirs gustatifs éphémères et des vertus environnementales fantasmées.

Triste de constater qu’un parti se réclamant de tant de valeurs de justice et d’opposition à toutes les formes d’oppression en vienne à exclure par instrumentalisation politique et inertie culturelle tous les animaux non-humains de son champ de considération. Réalité catastrophique tant notre interdépendance au vivant justifierait au contraire l’extension des luttes et des droits à ceux dont le mauvais traitement séculaire accélère précisément les risques contre lesquels ce même parti entend se dresser.

Le renoncement des écologistes mainstream à prendre à bras le corps l’immense et vital défi que constitue la sortie d’une vision anthropocentrée du monde ouvre un champ politique inédit et passionnant. Au moment où des cohortes de citoyens s’éveillent partout dans le monde pour réclamer la sauvegarde de ce qu’il reste de vie sauvage, la fin du carnage, l’émergence de véritables droits pour les animaux et une écologie radicalement biocentrée, une place est à prendre pour fonder un mouvement politique sincèrement écologiste et pleinement humaniste, débarrassé de la cruauté et de l’indignité que suppose toute forme de domination et d’exploitation. C’est bien celle que la Révolution Écologique pour le Vivant compte assumer sans plus attendre.

  1. En 2013, la FAO publie rapport qui conclut à une part de l’élevage dans les émissions globales évaluées à 14,5 % (Gerber P.J. et al., 2013). En 2019, l’Institute for Climate Economics a réévalué cette part à 18 % (I4CE, 2019). À titre de comparaison, l’ensemble des transports est responsable d’environ 13,5 % des émissions globales de gaz à effet de serre.
  2. Source Citepa 2017 / Institut de l’Elevage

  3. Food-Miles and the Relative Climate Impacts of Food Choices – https://doi.org/10.1021/es702969f
  4. Poore, J., & Nemecek, T. (2018). Reducing food’s environmental impacts through producers and consumers. Science, 360(6392), 987-992.

2 Commentaires sur “EELV et élevage : le non-sens paysan

  1. LAMBEAUX Daniel says:

    La notion de TRADITION ne tient plus face à l’ EVOLUTION, particulièrement climatique et aux perspectives d’ EFFONDREMENTS…
    Pour ce qui est de l’évolution climatique, le bilan carbone doit être pondéré par le PRG du méthane, pris à 28 à 100 ans, alors qu’il est de 120 à to, 104 à 10 ans… conférent à ce gaz un haut pouvoir d’accélération du réchauffement qui transparaît dans le PTG, pouvoir de changement de température, qui est de 67 à 32 ans, ( calculé en 2018 pour 2050).
    D’autre part, tous ces calculs autour du carbone ne doivent pas occulter :
    – que LA CAUSE ANTHROPIQUE ORIGINELLE du réchauffement climatique est l’ IMPORTATION d’ ENERGIE dans la BIOSPHERE
    – que les cycles de l’eau sont le principal processus régulateur climatique mondial, et que la déforestation induite par l’élevage, réduit l’évapotranspiration, et donc affaiblit ce processus régulateur climatique.

  2. Marie-Ange MASSENET says:

    Merci, Jean-Marc Gancille, pour cette mise au point salutaire. Assez de l’hypocrisie et des faux-fuyants d’EELV, prêt à toutes les compromissions électoralistes !

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