De bas en haut : pour une transition démocratique radicale

Par Terano, adhérent REV Hauts-de-France

Notre système politique est faussement démocratique et nos institutions, enfermées entre les murs des États-Nations, sont purement anachroniques. C’est pourquoi le REV prône une véritable réorganisation structurelle de nos sociétés ainsi qu’un apprentissage de nouvelles règles démocratiques.

En mai dernier, le REV a proposé une première version de sa base programmatique (1). La rubrique vie démocratique et politique étrangère énonce plusieurs points : Abandon progressif des frontières remplacées par des zones administratives locales, régionales, nationales et internationales (zones qui ne travailleront plus en concurrence mais en coopération) ; suppression du poste de Président de la République ; instauration de la proportionnelle ; possibilité de révocation des élus ; reconnaissance effective du vote blanc avec possibilité d’annuler une élection ; etc.

Les transitions proposées ne se feront pas sans difficultés, le risque d’opposition ferme est grand. Depuis Nicolas Boileau, nous savons que tout ce qui se conçoit bien s’énonce clairement : autant nous mettre au travail tout de suite pour proposer un système crédible et applicable au plus vite. Pour cela, les travaux de certains intellectuels ou les expériences de quelques groupes, peuvent grandement nous aider. En voici deux exemples.

Le municipalisme libertaire 

Fondateur de l’écologie sociale, le trop méconnu Murray Bookchin (1921-2006) a réfléchi toute sa vie à la mise en œuvre d’une nouvelle organisation sociale qu’il nomme : municipalisme libertaire. Ce concept, sans doute inspiré entre autres des idées de Proudhon, Bakounine et Kropotkine ainsi que des expériences concrètes de la Commune de Paris (1871) ou de la Révolution sociale espagnole (1936), renverse le mouvement du pouvoir. Celui-ci, une fois l’élection réalisée, ne se dirige plus du du haut vers le bas mais du bas vers le haut. Ainsi, la seule véritable démocratie, la démocratie directe, est valorisée sans pour autant la rendre impossible à mettre en œuvre à une échelle plus large que la municipalité. 

Dans un système municipaliste libertaire, les assemblées municipales sont ouvertes à l’ensemble des citoyens de la commune (ou du quartier s’il s’agit de grandes villes). C’est ici que les décisions sont prises à la majorité des voix des participants. Pour des projets de plus grande envergure, ces municipalités peuvent bien évidemment s’associer avec autant d’autres communes ou quartiers nécessaires. Dans ce cas, dans chaque assemblée, une personne est nommée pour représenter sa commune et défendre la position adoptée par celle-ci. En cas de non-respect de son mandat, cette personne peut être révoquée et remplacée.

On comprend donc ici tout le potentiel démocratique qu’offre cette méthode, ainsi que l’enthousiasme qu’il peut susciter chez de nombreux citoyens se sentant impuissants face au péril écologique qui nous menace de plus en plus et à toutes les injustices ou traîtrises.

Pour approfondir ce sujet, je ne peux que vous conseiller la lecture des écrits de Murray Bookchin, de plus en plus accessibles en français ces dernières années, grâce notamment au travail remarquable de la maison d’édition québécoise Écosociété (2). Si le temps vous manque, je vous recommande aussi la lecture du livre de sa dernière épouse, Janet Biehl (3), qui résume parfaitement le concept et la mise en application de cette nouvelle organisation sociale et qui se nomme tout simplement : Le municipalisme libertaire. Et si vous préférez étudier la mise en pratique concrète plutôt que les théories pures, alors intéressez-vous à l’histoire kurde (4) et à l’expérience du Rojava (5) que je vais tenter de résumer en quelques mots.

Le confédéralisme démocratique 

Peuple opprimé depuis la chute de l’Empire Ottoman et éparpillé sur quatre États (la Turquie, l’Irak, l’Iran et la Syrie), les kurdes ont essayé à de nombreuses reprises de se faire reconnaître internationalement et d’acquérir leur indépendance. Leur Leader charismatique, Abdullah Öcalan, arrêté en 1999 au Kenya par la Turquie, avec l’aide de la CIA, est depuis 2002 le seul prisonnier de l’île-prison d’Imrali. Lors de sa détention, il découvre les idées de Murray Bookchin et entretient même une correspondance abondante avec lui. Il convainc alors de nombreux kurdes à renoncer à la lutte armée et prône une solution pacifique avec la Turquie et les trois autres États où vivent les kurdes. La création d’un État-Nation kurde est également rejetée car il est évident que celui-ci reproduirait les mêmes défauts que les autres, ne rendrait pas plus heureux ses habitants et serait source de nouveaux conflits au Proche-Orient. Les mesures nécessaires devant être prises afin d’entamer un réel processus de paix sont détaillées dans ses carnets de prison dont la feuille de route (6) est accessible en français depuis 2013. Débuté en 2009, ce processus a malheureusement été interrompu mi-2011. Toutefois, les kurdes syriens ont « profité » de la guerre dans leur pays pour le mettre en application dans leur région du Nord-Est, le Rojava.

Là-bas, malgré toutes les difficultés que l’on peut imaginer, les idées de Murray Bookchin et de Abdullah Öcalan sont mises en place. Ce système politique se nomme le Confédéralisme Démocratique. Reprenant l’organisation structurelle détaillée par Murray Bookchin, Abdullah Öcalan et les kurdes du Rojava y ajoutent principalement deux éléments : l’importance de l’écologie (l’Homme n’ayant pas d’avenir sans protection de la nature) et l’égalité hommes-femmes (par exemple, chaque assemblée municipale est toujours présidée par un binôme homme-femme).

Cette initiative passionnante mériterait d’être étudiée plus en profondeur mais la guerre en Syrie ne facilite pas les choses. De même, la reprise du canton d’Afrine par l’armée turque en 2018, alors majoritairement kurde, ainsi que la reprise en main progressive du territoire syrien par Bachar el-Assad, ne laisse pas présager d’un avenir radieux dans cette zone. Toutefois certains chercheurs s’y risquent et leur travail est admirable. Je pense notamment à Pierre Bance (7).

Ici, tout de suite et maintenant ?

Mais sans aller si loin et prendre tant de risques, n’est-il pas envisageable, et même souhaitable, de multiplier ces expériences localement ? Elles permettraient de faire progresser nos utopies démocratiques et seraient un formidable outil pédagogique envers tous les citoyens curieux et intéressés. Pour reprendre l’expression de Michel Onfray (8), qu’il a lui-même emprunté à Michel Rocard, il est grand temps de décoloniser les Provinces ! Cela peut bien-sûr se faire en prenant le pouvoir, notamment municipal, comme ont su le faire les habitants de la commune de Saillans où se joue une expérience démocratique fort intéressante, mais également tout de suite et maintenant par une organisation et une volonté citoyenne locale. Pensons par exemple au mouvement des villes en transition initié par Rob Hopkins (9).

Toutefois, si nous souhaitons véritablement à terme supprimer les frontières, nous devrons nous attaquer à l’une d’entre elles au plus vite : la frontière linguistique. Il est regrettable que peu de politiciens, intellectuels ou activistes s’intéressent si peu à cette question primordiale pour une humanité réconciliée.. Certains hurleront qu’il existe aujourd’hui l’anglais, comme autrefois le français et peut-être demain le chinois, mais soyons lucides : Aucune langue nationale ne pourra devenir langue internationale sans conflits, car ce procédé sera automatiquement assimilé, et à juste titre, à de l’impérialisme. Seule une langue neutre, facile, équitable, fonctionnelle et qui a fait ses preuves peut répondre à ces besoins. Il me semble que cette langue existe et qu’elle s’appelle l’espéranto. Sommes-nous à une utopie près ?

 

(1) Le programme du REV étant participatif et horizontal, les adhérents peuvent participer à son amélioration tout au long de l’été

(2) Une société à refaire, Murray Bookchin, Écosociété, 2011, 304 pages.
Au-delà de la rareté, Murray Bookchin, Écosociété, 2016, 280 pages.
Murray Bookchin et l’écologie sociale, Vincent Gerber, Écosociété, 2013, 180 pages.

(3) Le municipalisme libertaire, Janet Biehl, Écosociété, 2013, 208 pages

(4) La Révolution kurde, Olivier Grojean, La Découverte, 2017, 264 pages

(5) La commune du Rojava, collectif, coédition Critica/Eitions Syllepse, 2017, 208 pages.

(6) Carnets de prison : La feuille de route vers les négociations, Abdullah Öcalan, International Initiative Edition, 2013, 146 pages.

(7) Un autre futur pour le Kurdistan ?, Pierre Bance, Noir et rouge, 2017, 400 pages.

(8) Décoloniser les Provinces, Michel Onfray, Éditions de l’Observatoire, 2017, 160 pages.

(9) Le pouvoir d’agir ensemble, ici et maintenant, Rob Hopkins, Actes Sud, 2015, 160 pages.

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