Billet d’humeur à l’attention des « bouffeurs de Végans »

Par Valérie Manuelli-Chauvin, adhérente REV région PACA

Deux-cent-mille-quatre-cent-cinquante-six. Voilà en moyenne le nombre d’insultes proférées quotidiennement sur les réseaux sociaux, d’après une étude réalisée en 2015 et intitulée « 24 heures de haine sur internet » (1 ). L’Homo Injurius n’a jamais été si volubile et impétueux que depuis que la Toile offre à sa véhémence le confort de l’anonymat et la quiétude de l’impunité. Sa disposition à dénigrer, calomnier, bafouer…celui qui n’a ni le bon sens ni le bon goût de lui ressembler en tous points et de partager chacune de ses idées est véritablement infinie. Depuis quelques années, on assiste à l’émergence d’une nouvelle cible : les «végé» (terme générique qui désigne les végétariens et végétaliens éthiques).

La végéphobie en plein essor

Apparu en 2001 dans le manifeste de la Veggie Pride (2), le mot « végéphobie » recouvre aujourd’hui un phénomène de rejet d’une telle ampleur et d’une telle virulence qu’il ne devrait guère tarder à entrer dans le dictionnaire.

Cette hostilité se manifeste par un arsenal d’insultes, de moqueries, de caricatures … visant à discréditer, diffamer et ridiculiser le végé en l’assimilant, pêle-mêle, à un malade mental, un faible d’esprit endoctriné, un utopiste niaiseux gouverné par sa sensiblerie, un dangereux terroriste, un individu souffreteux condamné à une mort précoce à force de carences…

Une fois encore, c’est sur les réseaux sociaux que s’organise le mieux cette vaste cabale et que l’on « bouffe » du végé jusqu’à l’indigestion. Ainsi, sur facebook, twitter et consort, des groupes anti-vegan se sont constitués, invitant tous les carnivores à « rejoindre la lutte » contre cette « communauté toxique et ridicule », ces « hippies à la con », ces « décérébrés carencés », ces « déficients mentaux », ces « témoins de Jéhovah alimentaires », ces « brouteurs de luzerne »…

En l’occurrence, la « lutte » est unilatérale et relève davantage du peloton d’exécution. Ces pages ne contiennent majoritairement aucun raisonnement, aucune argumentation, n’accueillent aucun débat contradictoire. Dédiées aux seuls végéphobes, elles leur offrent un espace de défoulement et leur permet d’expectorer la haine qui les étouffe comme un os de poulet coincé dans leur gorge.

Humour scabreux

Sous l’anti-véganisme primaire, on sent poindre une nette aversion pour d’autres humanismes, et affleurer la brutalité crasse de celui qui s’accroche certes à son steak, mais aussi à sa position de dominant et à son statut d’oppresseur.

Les femmes végé y sont particulièrement ciblées, avec force grivoiserie. On les dépeint comme zoophiles, on se gausse de leurs galipettes avec des animaux, ou de leurs plaisirs solitaires avec un concombre. On s’esclaffe de l’impact de leur véganisme sur leur sexualité, hurlant de rire à l’idée qu’elles ne puissent ni « sucer » (se refusant à avoir de la viande dans la bouche) ni encore moins « avaler » … On y détourne une photo représentant un garçonnet et sa mère, en prêtant à l’enfant la réplique : « Puisque tu es végane, ça te dirait de me dégorger l’endive ? ».

Les membres réjouis likent unanimement un dessin sur lequel un doigt humain hésite entre deux boutons nucléaires, le premier commandant l’extermination des végan, le second celle des féministes. CQFD.

Plus indigne encore : on utilise éhontément des images poignantes de personnes faméliques (consumées par la dénutrition ou rongées par la maladie) en leur accolant la légende: Je suis végan depuis deux mois.

On y parle bien sûr de la souffrance indicible de la fleur quand on la cueille ou de la carotte quand on la récolte, tout en postant des photos d’animaux suppliciés, accompagnées de commentaires ravis et goguenards, pour bien montrer qu’on se contrefout de la souffrance animale, et qu’on la trouve même franchement désopilante. Bref, on se fend la poire ! Surtout quand un membre alimente la conversation d’un hilarant  « Je m’ennuie, je vais aller lancer des steaks sur des végans ! ».

Du net aux plateaux TV

Mais laissons-là les rustres du web… pour constater qu’en dépit d’un langage moins vulgaire et d’un ton plus courtois, les anti-végé «assermentés», ceux que l’on convie sur les plateaux TV, sont à ce point dépourvus d’arguments qu’ils sombrent eux-mêmes facilement dans l’ineptie et la trivialité.

Quand, au cours d’un pseudo-débat, un contradicteur émérite rétorque à Aymeric Caron : « Je ne vous empêche pas de manger des pâquerettes si ça vous chante mais laissez-moi manger de la viande » ou « Je deviendrai végan quand les lions mangeront de la salade », en pouffant dans sa barbe et en se rengorgeant de sa propre spiritualité… il n’élève guère le niveau.

Alors une question s’impose : les végé représentent actuellement 5 % de lapopulation française. Comment une minorité peut-elle susciter autant d’hostilité ? Et donc, de toute évidence, autant de peur ? Car si certains carnivores se radicalisent au point de sombrer dans la végéphobie, c’est bien qu’ils se considèrent comme menacés. Et ils n’ont pas tort…

Les végé : une communauté en pleine expansion

Aussi marginal soit-il encore, le véganisme bénéficie aujourd’hui d’une visibilité nouvelle et d’un statut de «phénomène sociétal» en pleine expansion. Jamais on ne lui a offert autant de tribunes. Jamais autant d’articles, d’émissions, de reportages, de débats télévisés… n’ont été consacrés à ce sujet.

Les opposants sont d’autant plus inquiets qu’ils savent le contexte favorable à une révolution alimentaire : une catastrophe écologique planétaire (l’élevage est un des principaux facteurs de pollution, de dérèglement climatique et de déforestation), des scandales sanitaires récurrents liés à la consommation de viande ou de produits laitiers, ou encore la famine dans le monde (70% des terres agricoles servent à la culture de céréales destinées à nourrir les animaux d’élevage, au détriment de l’alimentation humaine).

Et bien sûr, les considérations morales… Les médias et la société dans son ensemble se sont emparés de la question que le véganisme soulève : l’Homme a t-il le droit, pour son seul plaisir, de maltraiter et d’assassiner des animaux, c’est à dire des êtres vivants, sensibles, doués d’émotions et ayant le profond désir de vivre ? Une question enfin audible, enfin admise comme légitime et pertinente.

La morale qui dérange

Or, c’est bien la motivation éthique qui suscite le plus d’acrimonie chez le végéphobe. Il absoudrait volontiers le végé si son abstinence découlait d’une simple préférence gustative… Mais il ne supporte pas qu’on convoque la morale à sa table. Il appartient à cette catégorie d’humains qui n’a jamais été très à l’aise avec la morale dès lors qu’elle contrariait ses intérêts et désirs personnels. Pour autant, le végéphobe sait bien que tous les humains n’ont pas sa capacité à s’affranchir de la déontologie. Qu’en visionnant les images d’abattoirs tournées par L 214, certains perdront l’appétit. Et réaliseront qu’en désignant l’animal comme «espèce inférieure exploitable et martyrisable à merci», l’Homme fait bégayer l’Histoire et abjure la qualité dont il s’enorgueillit le plus et dont il tire sa prétendue suprématie : la conscience.

Disons que l’aphorisme du philosophe Theodor W. Adorno, « Auschwitz commence partout où quelqu’un regarde un abattoir et pense : ce sont seulement des animaux », ne manquera pas de trouver une résonance particulière aux oreilles des moins cyniques et des moins impitoyables.

Le végéphobe a peur que, si on ne la muselle pas, cette « communauté toxique et ridicule » ne fasse des émules et ne prospère inexorablement. Il redoute que ne se vérifie la prédiction de l’anthropologue Margaret Mead : « Ne doutez jamais qu’un petit groupe de personnes peuvent changer le monde. En fait, c’est toujours ainsi que le monde a changé ». Et il a raison : 5 % des Français sont végé, mais 10 % aspirent à le devenir dans les meilleurs délais.

Le REV ne questionne pas ses adhérents sur leur régime alimentaire et n’exige pas qu’ils soient végé. En toute logique, le REV suppose que ses membres ont, a minima, entamé une réflexion et opéré une prise de conscience sur le sujet. Le REV a inscrit dans son programme la fin de l’élevage et de la consommation de produits d’origine animale, et donc la fermeture des abattoirs.

Étant entendu qu’une telle révolution éthique et écologique s’étalera sur plusieurs générations, laissant aux individus le temps de cheminer à leur rythme vers une alimentation végétale. Et laissant à tous professionnels vivant de l’industrie de la viande le temps d’opérer une reconversion.

(1) Étude réalisée du 22 au 23 janvier 2015 par l’agence d’analyse du web Kantar Media.
(2) La Veggie Pride est un festival anti-spéciste organisé à Paris depuis 2001. La prochaine édition se déroulera les 21, 22 et 23 septembre prochains, le REV y aura un stand. Rédigé par David Olivier, le manifeste pour la Veggie Pride en 2001 a servi de plate-forme jusqu’en 2015.

A suivre : Paroles d’illustres végés

10 Commentaires sur “Billet d’humeur à l’attention des « bouffeurs de Végans »

  1. kitlarz says:

    Magnifique! Oui les pseudos débats télévisés avec systématiquement des critiques gastronomiques ne risquent pas d’élever le débat dans sa dimension essentielle: l’éthique. Merci pour cet article

  2. Sly Nasset says:

    Faire des articles à rallonge comme celui-là nous abaisse à leur niveau. François Hollande a dit récemment dans une interview que le mot « Flanby » à son propos l’avait beaucoup touché. Mais il n’a rien laisser paraître. De ce fait l’insulte a été vite oublié Vous n’empêcherait jamais les gens de parler et de critiquer alors ne nous abaissons pas à leur répondre. Cela leur donne de l’importance. Plus nous en faisons cas, plus ils sont contents je penses que cet article doit bien les faire rirent.

  3. Romuald says:

    C’est à chacun d’assumer ses convictions et tant l’argumentaire de les procédés employés par les « véganophobes » sont détestables.
    Mais soyons réaliste, les pro végans ne font pas beaucoup mieux pour discréditer les « bouffeurs d’animaux »… Souvenez vous de cette vegan se réjouissant de la mort du boucher du SuperU… Peut on excuser ce genre d’attitude?
    Respecter les convictions de l’autre…

    On pourrait parler des heures et des heures sur l’impact écologique de la production de viande. Mais reconnaissons qu’il y a des éleveurs qui travaillent bien et que dire des légumes qui poussent en étant arrosés avec des eaux usées (avec des matières fécales et des métaux lourds… miam…). On pourrait parler des risques cardiovasculaires liés à une consommation de viande. Mais reconnaissons que ces maladies, sont liés à une consommation excessive et souvent de viande de qualité moyenne.
    L’homme est l’homme, parce qu’il y a quelques milliers d’années, il a commencé a mangé deux aliments : la viande et le miel. C’est a partir de ce moment que le cerveau de l’homme s’est développé et que ses capacités intellectuelles ont connu un essor non négligeable.
    Personnellement je mange de la viande, dont je connais l’origine et je n’en mange pas tous les jours.

    • VALERIE CHAUVIN says:

      Se réjouir publiquement de la mort d’un homme est inacceptable, je suis bien d’accord. Mais il s’agit d’un cas isolé, cette femme n’est pas représentative de tous les végans de France. Et je ne considère pas que le choix d’un régime carnivore relève d’une « conviction ». D’un goût personnel, d’une habitude… mais pas d’une conviction. Quant au rôle de la viande dans les capacités intellectuelles… Dans mon billet suivant, je rappelle que le véganisme n’a rien d’une mode du XXIème siècle et je cite quelques illustres végétaliens issus d’un passé lointain, ou plus récent : Confucius, Platon, Socrate, Léon Tolstoï, Franz Kafka, Friedrich Nietzsche, Gandhi, Victor Hugo, Léonard de Vinci, Benjamin Franklin, Claude Levi-Strauss, George Sand, Isaac Bashevis Singer, Voltaire, Jean-Jaques Rousseau, Alphonse de Lamartine, Bossuet, Paul Claudel, Charles Darwin, Isaac Newton, Vincent Van Gogh, Mark,Twain, Richard Wagner, Thomas Edison, H.G Wells, Émile Zola, Marguerite Yourcenar, Jules Michelet, Milan Kundera, Georges Bernard-show, Romain Rolland, Théodore Monod, Albert Schweizer, Arthur Schopenhauer, Alfred Kastler, Albert Einstein, Peter Singer… Eux ne mangeaient ni viande ni miel et il me semble que leur cerveau et leur intellect ne se portaient pas trop mal…

      • Erwan QUINIO says:

        Bonjour
        Seulement 2 femmes dans votre belle liste? Je me doute que ce n’est pas fais exprès. Je propose 3 raisons:
        Moins de femmes illustres dans l’histoire?
        Moins de femmes végétaliennes?
        Moins de femmes illustres « connues / citées » dans les manuels d’histoire

      • Erwan QUINIO says:

        Bonjour
        Seulement 2 femmes dans votre belle liste? Je me doute que ce n’est pas fais exprès. Je propose 3 raisons:
        Moins de femmes illustres dans l’histoire?
        Moins de femmes végétaliennes?
        Moins de femmes illustres « connues / citées » dans les manuels d’histoire?

  4. Veg Rider says:

    Je ne sais plus qui l’a dit, mais il l’a dit:
    « Toute idée neuve est d’abord raillée, puis combattue pour devenir enfin…. une évidence! »
    Vérifiez!… Galilée et consort par exemple, entre autres….
    J’avais grand peur de n’être jamais combattu….

  5. Veg Rider says:

    Sans être spécialiste en religion, je me suis tout de même laissé entendre (émission ARTE « L »apocalypse » de Prieur et Mordillat), je me suis laissé entendre, disais-je que l’Empire Romain a basculé « chrétien » avec seulement 5% de Chrétiens dans la population. 5% et un Empereur qui y trouvait son intérêt, il est vrai! ….
    Alors, quand on voit l’impact des 2% de chasseurs avec leur Jupiter dans notre pays! Ouais, avec 5% en passe de devenir 10… Eh, eh, eh!…… Que le REV nous trouve notre Marc Aurèle!… Et nous en serons au temps des cerises!…

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