Bien-être animal : le manque de clarté de Didier Guillaume

Crédit photo : Youtube / BFM TV

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Analyse de son entretien chez Jean-Jacques Bourdin, par Azelma Sigaux

Lorsque j’ai appris que Didier Guillaume, ministre de l’agriculture, était invité chez Jean-Jacques Bourdin pour parler de la cause animale le 28 janvier dernier, je n’ai pas pu résister. Non pas que je sois fan de l’émission, ni de BFM TV. Encore moins de l’invité. En regardant l’interview, je ne m’attendais pas non plus à de grandes déclarations. Loin de moi l’idée que ce gouvernement, dont la politique ruine déjà l’Humain, décide subitement d’améliorer les conditions de vie des animaux non humains. Non : si j’étais si impatiente de suivre l’entretien, c’était pour compter le nombre de fausses informations émises par le ministre. Et la quantité de celles non relevées par le journaliste. Le résultat a dépassé mes pronostics, à mon grand désespoir. Car en réalité, je rêvais secrètement de me tromper. Et pour que le discours fourbe, lâché comme une évidence, ne passe pas pour ce qu’il n’est pas, le disséquer m’est alors apparu essentiel. Point par point, revenons sur les déclarations du ministre.

Broyage des poussins : des promesses, toujours des promesses

Bourdin aborde d’abord l’interdiction du broyage des poussins, l’une des quinze mesures annoncées le jour-même par le ministère. « Des poussins mâles ! », rectifie immédiatement Didier Guillaume.
Or si la correction paraît anodine, il n’en est rien. Voilà pour le ministre la première occasion qu’il trouve pour minimiser la situation, en occultant tout un pan de la réalité. Car ce sont 40 millions de poussins éliminés de cette façon chaque année en France. Et quand bien même il ne s’agit « que » de mâles, le chiffre, qu’évite soigneusement de prononcer l’homme politique, reste alarmant. D’autant que pour les canetons issus de la production de foie gras, dont le sort s’avère également évincé des mesures gouvernementales, ce sont bien les femelles qui subissent le broyage. Chaque année, 16 millions de canetons de sexe féminin sont ainsi tués dès leur premier jour de vie, sous prétexte que seuls les mâles peuvent être gavés. Fi, là encore, de la vie de souffrance à laquelle sont destinés les canards épargnés.

« Nous avons tout essayé »

Précision faite, Guillaume enchaîne et annonce une interdiction du broyage des poussins dès 2021.
« Pas avant ? », demande Bourdin. « Non ce n’est pas possible », répond son invité. « Nous avons tout essayé ». Tout, vraiment, monsieur le ministre ? Avez-vous par exemple tenté de faire changer les lois et les imposer aux industriels ? Dans un système où la hiérarchie est reine, le gouvernement ne se place-t-il pas au-dessus de l’ensemble de ses concitoyens, quel que soit leur métier ? Votre discours ainsi que les faits prouvent étonnamment le contraire. 
Alors, le ministre nous rassure : « Fin 2021, ils n’auront pas le choix ». Sans précision, ni acte législatif, nous ne pouvons compter que sur ces déclarations évasives. Or là encore, le doute nous apparaît comme légitime. On se souvient des promesses de campagne du candidat Macron : il s’était engagé à supprimer les élevages de poules pondeuses en cage. Et lorsque Brigitte Bardot avait réitéré cette demande lors d’un entretien en 2018, le président lui avait assuré qu’il lui apporterait une décision concrète trois mois plus tard. Plus d’un an après, la défenseuse des animaux attend toujours.

À questions floues, réponses vagues

Le journaliste embraye. « Est-ce qu’on va continuer à envoyer des poules tuées en France, dans les pays d’Afrique ? » Immédiatement, la formule choisie m’interpelle. Alors que je croyais assister à une entrevue autour du bien-être animal, comme annoncé par Bourdin au départ, voilà que celui-ci aborde un problème économique, voire écologique, lié au transport d’animaux déjà morts. Finalement, il développe : il s’agit de « poules qui sont tuées au bout de 18 semaines parce qu’elles sont moins productives ». Face au constat indéniable dénoncé par son hôte, Didier Guillaume dédramatise à nouveau. Il nous explique que la sensibilité des français sur la question grandit de jour en jour, et qu’il faut donc être patient. Une justification qui lui permet vraisemblablement de noyer le poisson, sans mauvais jeu de mots.
« Aujourd’hui, le bien-être animal, ce n’est pas la fin de l’élevage, c’est mieux d’élevage », dit-il, maladroitement. J’en déduis qu’il sous-entend l’amélioration des conditions de vie pour les animaux. Mais le terme pourrait tout autant évoquer la quantité, l’extension ou la multiplication des élevages. S’agirait-il d’un lapsus révélateur ?

Le mythe de la poule qui court

L’argumentation qui suit me fait alors bondir, tant elle est fausse : « La moitié des poules que nous avons en France sont à l’air libre, elles courent ».  Cette affirmation, non contredite par le journaliste, mérite pourtant que l’on s’y arrête. Selon l’Institut technique des filières avicole, cunicole et piscicole, en 2018,  57,8 % des poules étaient encore maintenues à vie dans des cages. Aucune nouvelle étude n’a été publiée depuis (à moins que je ne sois passée à côté, auquel cas je suis tout ouïe). Cela dit, cela ne prouve pas que les autres poules pondeuses voient davantage la lumière du jour. 8% de celles-ci sont élevées à l’intérieur de bâtiments sans aucun accès à l’extérieur. Quant aux 34,2% restants, ils concernent des élevages biologiques, des poules « élevées en plein air » ainsi que des volailles estampillées du label rouge. Et même dans ces trois derniers cas, le bonheur n’est pas toujours au rendez-vous : le cahier des charges impose des sorties au plus tard à l’âge de 25 semaines et une réforme à 15 mois. Même si les conditions sont ici nettement meilleures que pour les poules en cage, celles pouvant sortir de leur bâtiment ne disposent – au minimum – que de 4 à 5 mètres d’espace chacune. Lorsque Didier Guillaume affirme qu’elles courent, je ne peux que rester dubitative.

La faute aux consommateurs ?

Le ministre justifie l’absence d’actes gouvernementaux en faisant appel à la logique et au bon sens. Il affirme que malgré une future interdiction des élevages de poules en cage, les français continueraient d’acheter des produits similaires, quitte à se diriger vers des denrées importées. Par cette théorie dénuée d’arguments, Didier Guillaume insinue deux choses : les français ne sont pas prêts à changer leurs habitudes, et les produits animaux issus des « bons » élevages sont chers. La seconde supposition reflète la réalité, je le concède. Or là encore, ne serait-ce pas aux dirigeants de mettre un terme à cette absurdité ? Ne serait-ce pas à l’État de légiférer sur ce sujet ? En favorisant la conversion des agriculteurs aux méthodes biologiques et raisonnées, en les accompagnant financièrement dans cette voie, le prix de l’œuf de poule élevée en plein air baisserait automatiquement. Par ailleurs, selon une étude de TNS Opinion menée en 2016, 40% des français seraient prêts à payer plus cher un produit issu d’un élevage qualitatif. Avec une hausse des salaires, par exemple, on pourrait imaginer une hausse conséquente de ce chiffre. À bon entendeur…

Élevages industriels : le « et en même temps »

« Il n’y a plus aucune construction d’élevages de poules en cage aujourd’hui en France ». Second coup de massue de la part du ministre. Ramenée à la réalité par cette allégation, je repense aussitôt au projet de l’élevage des 107000 poules à Pitgam, dans les Hauts-de-France. Malgré les efforts des militants locaux, l’annulation n’a toujours pas été ordonnée.
L’ONG CIWF annonce quant à elle l’existence d’un décret, rédigé durant l’été 2019, permettant aux éleveurs de remplacer leurs cages par de nouvelles, à condition que cela ne modifie pas la capacité de production. Un constat qui vient en opposition avec la suite des déclarations de Didier Guillaume. Alors qu’il est interrogé sur la date de l’interdiction des poules pondeuses en cages, il répond : « Est-ce que c’est 2025, est-ce que c’est 2030… Je ne veux pas faire de démagogie là-dessus. Dès qu’il faudra rénover ces bâtiments, ce sera dans une autre façon de faire ». Une réponse dans un français approximatif, que chacun sera libre d’interpréter !

Étiquetage : véritable mesure ou écran de fumée ?

Interrogé à ce sujet, Didier Guillaume l’affirme : bientôt, les français pourront savoir comment a été abattu l’animal consommé. C’est la mention « ce produit carné a été abattu » qui précédera les informations de traçabilité. On notera le choix des termes : « produit carné » plutôt qu’« animal ». Il ne faudrait surtout pas que les consommateurs se rappellent qu’avant l’assiette, il y avait un être vivant. « Quand j’achèterai un produit qui contient des œufs, je saurai si les œufs viennent de poules en cage, ou pas ? », demande Bourdin. « C’est ce que nous souhaitons », répond le ministre. Le simple « souhait » de nos dirigeants n’est-il pas un peu faible pour faire appliquer un projet d’une telle envergure ?

Fin de la castration à vif des porcelets

Si la promesse est tenue, la bonne nouvelle est de taille. Le ministre est étonnamment formel : la castration à vif des porcelets sera interdite dès la fin de l’année 2021. La date est lointaine, mais la mesure répond aux demandes répétées des associations pro-animales depuis de nombreuses années.

Le respect et les traditions

Jean-Jacques Bourdin aborde le sujet des abattages rituels, et Didier Guillaume n’y va pas par quatre chemins. Par « respect » envers les cultes, il n’est pas question de les interdire. À ces mots, une réflexion me vient aussitôt : lorsqu’il s’agit du port du voile, la tolérance pour les traditions religieuses n’est pas la même. Mais là n’est pas le sujet.
Je me souviens aussi de la promesse de Nicolas Sarkozy à Brigitte Bardot, lorsque président, il s’était engagé à faire interdire ce mode d’abattage.

Vers une formation au bien-être animal

Didier Guillaume annonce l’instauration de formations en bien-être animal dans chaque élevage. La déclaration reste vague et peu explicite. Comment cela va-t-il être mis en place ? Que va-t-on enseigner aux éleveurs ? « Je suis aussi attaché au bien-être de l’éleveur, […] tous les éleveurs que je connais aiment leurs animaux », enchaine-t-il dans la foulée. Ce qui ressemble à une justification donne aux annonces gouvernementales un air de confusion. L’amour dont le ministre parle est-il une notion suffisante pour empêcher la souffrance animale ? Il semblerait que non… Et quand bien même, pourquoi embaucher des formateurs, si les éleveurs sont déjà sensibles au bien-être de leurs bêtes ?

Stérilisation : l’oubliée du débat sur l’abandon

Le ministre de l’agriculture déclare qu’il souhaite activement lutter contre l’abandon des animaux de compagnie. Pour ce faire, il va interdire les petites annonces des particuliers sur internet. En ce qui concerne les animaleries, ce sont « des professionnels ». Il n’est donc pas question de les empêcher de travailler, ni de restreindre leurs « stocks » ou de contrôler l’origine des animaux vendus en boutique. Or Didier Guillaume le dit lui-même : les refuges n’ont plus de place pour accueillir de nouveaux arrivants. Alors pour lutter contre l’abandon des chiens et des chats, pourquoi ne pas rendre la stérilisation obligatoire ? Cette proposition semble pourtant évidente, et a été suggérée au gouvernement par nombre d’associations spécialisées. Au lieu de cela, Didier Guillaume annonce que l’identification des chats sera rendue obligatoire. Le propriétaire d’un chat non-identifié se verra condamné à une amende de 135 euros, sans pour autant s’appuyer sur une loi, mais sur « des arrêtés ».

Les spectacles avec animaux ont de beaux jours devant eux

Sur la question des cirques et delphinariums, Didier Guillaume joue à nouveau la carte de l’incertitude. « Il faut voir comment les choses se passent », dit-il à propos des contrôles vétérinaires. Une déclaration qui ne veut rien dire, ou pas grand-chose. Quant à l’idée d’interdire la corrida, voilà le ministre bien embêté. Il se souvient encore du cliché pris à son insu, alors qu’il assistait à l’un de ces spectacles. L’anecdote avait fait parler. « C’est quelque chose de très polémique, je l’ai vu à mes dépens », rappelle-t-il. Pour autant, pas question de battre sa coulpe en prenant des mesures conséquentes sur le sujet. Monsieur Guillaume préfère défendre la tradition : « il y a de l’élevage de taureaux de combat qui est fait dans de bonnes conditions, […] c’est dans la loi ».

« On a 11 mois pour se bagarrer »

La question suivante tombe à pic : le ministre en profite pour s’extirper de la position gênante dans laquelle il s’est installé. Il s’agit du Brexit. Subitement, le ton change. Si les massacres de taureaux en public n’émeuvent pas l’homme politique, celui-ci semble soudain habité par une réelle détermination. Pour préserver la pêche des français en eaux britanniques, tout semble possible. Les mots sont forts : « On a 11 mois pour se bagarrer », annonce-t-il sur un air de défi, avant de poursuivre un long monologue sur le sujet, comme pour gagner du temps. À nouveau, je note l’habile choix de vocabulaire. Pour parler du nombre de poissons à même d’être tués, Didier Guillaume affirme qu’il n’y a « pas de problème de ressources ».

Un départ précipité ?

Après vingt minutes de paroles creuses, je crois rêver en entendant la conclusion. Alors que Bourdin aborde la question des municipales, le ministre lance une réponse énigmatique, qui reflète bien l’ensemble de l’entretien. « Vous allez démissionner avant l’élection ? » « On verra ».

Deux mots qui résument bien l’ensemble des mesures présentées ce matin-là autour du bien-être animal. On verra.


Un commentaire sur “Bien-être animal : le manque de clarté de Didier Guillaume

  1. Munierpascale says:

    On pourrait fabriquer des buffets bretons avec leurs langues de bois !! Comment prendre les administrés pour des poussins de 4 jours grrr

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